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# La diversification internationale (et le biais domestique)

De toutes les protections d'un plan de retrait, la diversification internationale des actions est la moins chère. Elle ne coûte rien en espérance, car c'est un échange de risques et non une prime d'assurance. Et elle couvre le risque le plus grave, le décrochage durable d'un pays, le vôtre. L'histoire du siècle des pays développés est sans appel là-dessus ([[anarkulova-cederburg]]). Les rentiers ruinés en masse ne l'ont presque jamais été par « les marchés ». Ils l'ont été par leur marché, celui du Japonais de 1990, de l'Allemand de 1914, du Français de 1929 ou de 1960, dont le portefeuille national a perdu contre l'inflation pendant trente ans.

Et pourtant le biais domestique reste le défaut le plus répandu des portefeuilles réels, en France comme partout. Cet article traite le sujet à fond. D'abord l'ampleur et les causes du biais. Puis le dossier chiffré, les écarts de destins nationaux et ce que la diversification a fait aux taux de retrait. Vient ensuite la question du change, la subtilité principale, avec des actions non couvertes et des obligations couvertes. Puis le débat moderne sur la concentration américaine des indices mondiaux, autour de 60-70 %. La dose d'émergents, enfin, et la mise en œuvre. Car la bonne nouvelle, c'est que la solution tient en un ETF ([[etf-ucits-europeens]]).

::: cle L'idée en une phrase
Votre vie est déjà massivement investie sur la France. Salaire passé, pension future ([[retraite-legale]]), immobilier, système de santé, fiscalité, tout votre capital humain et social est domestique. Le portefeuille financier est le seul morceau de votre patrimoine qui peut ne pas l'être. Le concentrer lui aussi sur la France ou l'Europe n'a rien de prudent, malgré son air familier. C'est doubler la mise sur le seul risque que vous portez déjà partout ailleurs.
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## Le biais domestique : l'ampleur et les causes

Le fait est établi. Les épargnants de tous les pays surpondèrent massivement leur marché national. Les études classiques (French-Poterba, et leurs mises à jour) mesurent des allocations domestiques de 60-90 % pour des marchés qui pèsent 2-5 % du monde. La France pèse environ 2,5 % de la capitalisation mondiale. L'épargnant français en actions détient typiquement du CAC, des fonds « actions France » et « actions Europe », une concentration géographique qu'aucun gérant institutionnel n'assumerait.

Les causes se comprennent, et aucune ne survit à l'examen. La familiarité d'abord, on connaît Total et LVMH. Mais connaître le nom n'est pas connaître le risque, et le risque pertinent, le destin macro national, est précisément celui qu'on partage déjà. Le change ensuite, « le dollar me fait peur ». Il est traité plus bas, et c'est en réalité un argument pour la non-couverture. La fiscalité et les enveloppes, car le PEA pousse vers l'Europe. C'est réel mais contournable, puisque les ETF monde synthétiques éligibles au PEA existent ([[etf-ucits-europeens]], [[enveloppes-francaises]]). L'histoire courte, enfin. Les backtests des sites grand public commencent en 1990, une fenêtre où le domestique n'a pas tué. C'est la fenêtre courte dans toute sa splendeur ([[pieges-des-simulateurs]]).

## Le dossier chiffré : les destins nationaux

**Les écarts de siècle.** Le Yearbook de Dimson, Marsh et Staunton donne les rendements réels des actions sur 1900-2023. États-Unis environ 6,5 %/an, monde environ 5 %, France environ 3,5 %. Allemagne et Japon tournent autour de 3-4 % avec des interruptions catastrophiques, l'Italie autour de 2 %, l'Autriche autour de 1 %. Mais la moyenne cache l'essentiel, les traversées. Les actions françaises ont fait environ −80 % réel sur 1929-1950 avec l'inflation d'après-guerre. Le Japon a passé trente ans sous son sommet réel entre 1990 et 2020. L'Allemagne a connu deux remises à zéro. Un plan de retrait de 45 ans traverse ce genre d'épisodes, ou n'en réchappe pas. Et aucun pays, la France comprise, n'a de garantie d'en être exempt au XXIe siècle.

**L'effet sur les taux de retrait.** Pfau (2010), puis toute la lignée broad-sample, montrent la même chose. Les SAFEMAX domestiques de la plupart des pays développés sont nettement sous le chiffre américain. La France tombe à environ 1,25-2 % selon les fenêtres pour un 50/50 domestique. Un portefeuille mondial, depuis n'importe quelle base nationale, remonte lui vers 3-3,5 %. La diversification internationale ne lisse donc pas seulement les rendements. Elle ferme le mode de défaillance dominant de l'échantillon historique. C'est exactement ce que rejoue le modèle broad-sample, avec des trajectoires nationales cohérentes où le rentier simulé vit les destins d'un pays. Et c'est pourquoi sa critique la plus sérieuse est justement qu'un investisseur mondialisé moderne s'en sort mieux que ses cohortes domestiques ([[anarkulova-cederburg]], [[historique-vs-parametrique]]). Le classement complet, un pays par barre, est en figure dans [[anarkulova-cederburg]] : sur le panel Jorda-Schularick-Taylor, huit pays sur seize tiennent moins de 2,5 %, France comprise, quand le panier mondial équipondéré tient 3,3 %.

**L'objection des corrélations.** « Les marchés sont désormais corrélés à 0,8, diversifier ne sert plus. » La réponse tient en deux temps. Les corrélations de court terme ont effectivement monté, car les chocs se sont mondialisés et un krach est mondial. La diversification ne protège donc plus guère contre les mauvaises années. Mais les divergences de long terme restent entières. Les États-Unis ont fait +200 % réel sur 2010-2020, l'Europe +90 %, les émergents +30 %, et l'inverse sur 2000-2010. Or ce qui tue un rentier n'est pas la mauvaise année, c'est la mauvaise décennie de son marché ([[sequence-des-rendements]], [[regimes-de-marche]]). La diversification internationale est une protection de régime, pas de krach. C'est exactement celle dont le plan a besoin.

## Le change : la subtilité qui inverse l'intuition

L'intuition dit « les devises ajoutent du risque, couvrons ». La réalité est asymétrique selon la classe d'actifs, et vaut la peine d'être comprise une fois pour toutes.

**Côté actions, ne pas couvrir.** Trois raisons à cela. La volatilité ajoutée est modeste, car le change n'ajoute qu'environ 1-2 points à une poche déjà à 15-16 % et les corrélations font le travail. Le change est ensuite un amortisseur en crise. Dans les paniques mondiales, le dollar, le franc suisse et le yen montent contre l'euro. L'investisseur euro non couvert voit alors ses actions américaines amorties par sa position dollar implicite. En 2008, le MSCI World en euros a perdu environ 3 points de moins qu'en dollars. C'est la ligne « devises refuges » de la table des défenses, et elle est gratuite ([[actifs-defensifs]]). L'amortisseur n'est pas systématique pour autant. Il joue dans les paniques de liquidité, 2008, 2011, 2018 ou 2022, mais pas dans les baisses que conduit le dollar lui-même, et l'investisseur euro a ainsi perdu 7 points de plus que l'investisseur dollar sur la baisse de 2000-2003. La couverture, à l'inverse, coûte. Le contrat de change fait payer l'écart de taux entre les deux devises, 1 à 2 points par an contre le dollar selon les époques. Cet écart n'est pas une perte sèche, car il a pour contrepartie la baisse attendue de la devise à taux élevé, et il ne reste en pratique que 0,2 à 0,3 % par an de friction et de frais. Le vrai prix est ailleurs. On paie une friction certaine pour supprimer un amortisseur qui joue le plus souvent quand tout va mal.

**Côté obligations, couvrir ou rester en euro.** C'est l'inverse exact, déjà établi ([[obligations-en-retrait]]). Le service obligataire, c'est la stabilité. Or 10 % de volatilité de change sur une poche qui rend 4 % la détruit. D'où la règle à retenir. Le risque de change se loge côté actions, où il amortit, jamais côté obligations, où il détruit le service.

::: attention Le débat moderne : diversifier, est-ce acheter l'Amérique ?
L'objection de 2025 revient souvent. « L'ETF monde, c'est 62-70 % d'actions américaines, dont un cinquième sur sept entreprises, où est la diversification ? » Elle est sérieuse et mérite une réponse en trois étages.

1. Même ainsi, **le monde reste infiniment plus diversifié** que le portefeuille domestique qu'il remplace. Le débat porte donc sur le raffinement, pas sur le principe.
2. **La pondération par la capitalisation est le défaut rationnel.** Elle ne parie sur rien, se rééquilibre toute seule et coûte le moins. S'en écarter est un pari actif qui doit se justifier.
3. **La justification existe partiellement aujourd'hui.** La concentration américaine s'accompagne de valorisations relatives extrêmes ([[valorisations-et-cape]], [[rendements-attendus]]). Un tilt modéré hors États-Unis, qui ramène les USA d'environ 65 % à 50-55 % via une brique Europe/ex-US dans l'esprit des pondérations PIB, est défendable comme position de valorisation assumée et écrite. Pas comme réflexe anti-américain, et pas au-delà, car le scénario « les États-Unis continuent » doit rester tenable lui aussi.

C'est le même raisonnement en faisceau que partout ([[ruine-et-probabilites]]).
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## Les émergents, et la dose totale

Les marchés émergents, 10-12 % de la capitalisation mondiale, ajoutent une vraie diversification de régime, faite de démographie, de matières premières et de cycles propres. Ils ajoutent aussi de vraies frictions, la gouvernance et le risque politique. Le cas russe de 2022 l'a montré, avec des actifs valorisés à zéro du jour au lendemain, la queue politique en démonstration ([[hyperinflation-et-extremes]]). La position raisonnable, c'est leur poids de marché, l'ETF « All-World » les incluant à environ 10 %, ce qui est le défaut parfait. Ne pas en avoir du tout se défend aussi, l'ETF « World » développé restant acceptable. La surpondération des émergents, elle, est un pari de style à traiter comme les facteurs ([[facteurs-fama-french]]), optionnel, écrit et dimensionné pour être tenu.

**La cible pratique d'ensemble** pour la poche actions d'un rentier français est simple. Environ 100 % mondial, développés plus ou moins émergents au poids de marché, non couvert en change. On tolère au plus deux écarts assumés et bornés, le tilt ex-US de valorisation vu plus haut et le tilt factoriel ([[facteurs-fama-french]]). Le biais France résiduel toléré, c'est ce qu'imposent les contraintes d'enveloppe comme le PEA. On veille à ce qu'il reste sous environ 15-20 % de la poche actions totale. Au-delà, vous doublez la mise domestique.

**L'épreuve en simulation.** L'argument entier tient dans l'échantillon mondial (le broad-sample), ce modèle qui rejoue le siècle des pays développés en tirant des destins nationaux entiers ([[anarkulova-cederburg]], [[historique-vs-parametrique]]). Comparez la ruine de votre plan sous le scénario central, calibré sur vos fonds mondiaux, et sous cet échantillon mondial. L'écart est, en première lecture, ce que la diversification internationale vous épargne par rapport au rentier mono-pays du siècle. Une réserve s'impose ensuite. Ces panels longs sont bâtis sur les actions et les obligations domestiques de chaque pays. Ils fixent la borne du destin national, ils ne réagissent pas à votre allocation. L'A/B se lit donc sur les modèles qui, eux, partent de vos lignes. Remplacez la poche monde par une poche Europe/France équivalente, à règle de retrait et à horizon identiques, puis comparez les issues sous les fenêtres historiques et le bootstrap de votre propre historique. Dès que la fenêtre contient une décennie de divergence, 2000-2010 par exemple, l'écart saute aux yeux. Dix minutes qui guérissent définitivement du biais domestique.

::: exemple Le portefeuille de Karim, avant et après
Karim a 46 ans et 1,2 M€. Sa poche actions est à 40 % France (PEA historique, Air Liquide, CAC, fonds hexagonaux), 35 % Europe et 25 % monde. Le diagnostic est net. Son exposition France plus Europe atteint 75 % de la poche pour environ 17 % du marché mondial. Et son salaire, sa future pension et son appartement sont déjà français.

La correction tient en trois mouvements, enveloppes respectées. Dans le PEA, il bascule les lignes France vers un ETF monde synthétique éligible. Dans le CTO, il oriente les apports vers un All-World capitalisant. Il étale la cession des lignes en plus-value pour lisser la fiscalité ([[flat-tax-et-imposition]]). À l'arrivée, environ 78 % monde cap-weighted, environ 12 % Europe en tilt de valorisation assumé, et environ 10 % France résiduelle pour la fiscalité.

Le verdict tombe. Le central est quasi inchangé, mais le rejeu de son propre historique perd 2,5 points de ruine, et le cône du millésime « décrochage domestique », le scénario Japon appliqué à l'Europe, passe de létal à traversable. Le coût, c'est quelques frais de courtage et une soirée. Le meilleur ratio protection/prix de tout ce livre.
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## L'essentiel à retenir

- Le risque dominant de l'histoire des rentiers est le décrochage du marché domestique (France 1929-1950, Japon 1990, Allemagne deux fois). Or votre capital humain, votre immobilier et votre pension sont déjà 100 % domestiques. Le portefeuille est le seul morceau diversifiable, alors diversifiez-le.
- Les chiffres parlent. Les SAFEMAX domestiques de la plupart des pays restent sous 2-3 %, contre environ 3-3,5 % en mondial depuis les mêmes bases. La diversification internationale ferme le principal mode de défaillance. C'est une protection de régime, celle des mauvaises décennies, pas de krach. Les corrélations de court terme ont monté, mais ce n'est pas la mauvaise année qui ruine un rentier.
- Le change se traite par classe d'actifs. Côté actions, ne pas couvrir, car la volatilité ajoutée est faible, le dollar amortit en crise et l'on évite le coût de couverture. Côté obligations, euro ou couvert. Le risque de change se loge là où il amortit.
- La concentration américaine des indices est un vrai débat de raffinement. Cap-weight par défaut, tilt ex-US modéré défendable comme position de valorisation écrite, émergents au poids de marché ou rien, biais France résiduel sous 15-20 % de la poche.
- L'argument se vérifie en simulation. L'écart entre le central et le broad-sample est le prix du destin domestique, et l'A/B monde-contre-Europe en dix minutes vaccine mieux que tout discours.

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## Pour aller plus loin

- Dimson, Marsh & Staunton, *Global Investment Returns Yearbook* (annuel) : les destins nationaux sur 125 ans, la source.
- French & Poterba, « Investor Diversification and International Equity Markets » (1991) : le biais domestique fondateur.
- Pfau, « An International Perspective on Safe Withdrawal Rates » (2010) et la lignée broad-sample ([[anarkulova-cederburg]]).
- Vanguard, « Global equity investing: the benefits of diversification » : la doctrine praticienne du non-hedging actions.
- Dans ce livre : [[etf-ucits-europeens]] (la mise en œuvre en un ETF), [[actifs-defensifs]] (la ligne devises refuges), [[regimes-de-marche]] (pourquoi les décennies divergent).
