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# Traverser un marché baissier en retraite : le playbook

Un jour, c'est certain, votre plan traversera son premier vrai marché baissier de rentier. Comptez −25, −35, peut-être −45 % réels, avec les gros titres en boucle et l'entourage qui « sécurise ». Ce jour-là, la différence entre les plans ne tiendra pas aux allocations. Elle tiendra à l'existence d'un **playbook**, la liste écrite de ce qu'on fait, dans l'ordre, pendant la tempête. [[quand-s-inquieter]] en a donné les paliers. Ce chapitre déroule la traversée elle-même, du premier lundi noir au retour au calme.

Le programme est simple. D'abord l'anatomie des marchés baissiers, car les trois formes (le krach court, l'érosion longue, l'inflationniste) ne se traversent pas de la même manière. Ensuite la semaine 1, l'art du rien actif. Puis les gestes mécaniques du creux, le buffer selon ses règles, le rééquilibrage qui achète bas, et la récolte de moins-values, cette aubaine fiscale française du creux que presque personne ne saisit. Viennent les occasions contrariennes légitimes, dont la donation au creux, qui transmet plus de titres pour le même abattement. Puis la psychologie de la traversée à deux. Enfin la sortie, où l'on remonte les paliers dans l'ordre inverse, où l'on recharge, et où le post-mortem transforme la tempête vécue en confiance durable ([[temoignages-fire]], la première traversée réussie vaut toutes les simulations).

::: cle La doctrine de la tempête
Tout ce qui devait être décidé l'a été à froid ([[construire-son-plan]]). La tempête est une phase d'exécution. On suit la liste, on ne délibère pas. Cette liste contient trois catégories de gestes. Les gestes mécaniques d'abord (buffer, bandes, fiscal), déclenchés par des seuils et non par des opinions. Les paliers de dépense ensuite, activés si et seulement si les voyants l'exigent. Les interdits enfin, la catégorie la plus importante, ce qu'on ne fait jamais, écrit noir sur blanc et relu chaque fois que ça démange.
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## L'anatomie : trois marchés baissiers, trois traversées

Les marchés baissiers ont trois formes ([[regimes-de-marche]]), et les confondre pousse aux mauvais gestes.

**Le krach court** (2020, 1987, −30 % en semaines, récupération en mois) est le plus spectaculaire, et le moins dangereux pour un rentier outillé. Le buffer absorbe quelques trimestres de retraits. Le rééquilibrage achète le creux. Tout est fini avant que les paliers de dépense n'aient eu à s'activer. Sa seule vraie menace est la panique vendeuse des premiers jours.

**L'érosion longue** (2000-2009, la décennie perdue) est le vrai test. Ce sont des années de marchés médiocres, où le taux courant dérive lentement ([[quand-s-inquieter]], l'orange qui s'installe). La traversée se gagne alors aux paliers de dépense et aux revenus d'appoint, pas au buffer, trop court pour elle ([[cash-buffer]]).

**L'inflationniste** (1973-1981, 2022) est le plus sournois. Les prix montent pendant que tout baisse, c'est l'effet de ciseaux ([[inflation-et-taux-de-retrait]]). Sa traversée mobilise en plus le gel d'indexation et les poches de régime ([[se-proteger-de-inflation]]). C'est pour lui que le portefeuille détenait des linkers, de l'or et du trend. Les vendre « parce qu'ils montent » pour racheter ce qui baisse est précisément leur usage prévu. Le rééquilibrage est la récolte de l'assurance.

## La semaine 1 : l'art du rien actif

Les premiers jours d'un krach concentrent l'essentiel du risque comportemental ([[psychologie-du-retrait]], la capitulation coûte plus que le krach). Le protocole se prépare à l'avance, et il tient en cinq gestes.

Le jeûne médiatique. On coupe les nouvelles financières, car le plan n'a aucune décision à prendre sur un cycle de 24 heures. L'information utile, votre voyant, se calcule sans elles.

La relecture de la page. Le plan d'une page, bloc des interdits en premier, a été écrit exactement pour ce soir.

Le point de voyant. On regarde le taux courant, la couleur, et rien d'autre. Dans l'immense majorité des krachs, la couleur reste verte ou passe orange, c'est-à-dire aucune action de dépense.

La phrase du couple ([[couple-et-famille]]). On se dit l'un à l'autre, explicitement, « le plan prévoit ce scénario, on suit la liste, on ne décide rien cette semaine ».

Le rappel du cône. Votre simulation contenait des chemins pires que celui-ci, et le plan survivait ([[lire-un-fan-chart]]). Ce qui arrive n'est pas une anomalie. C'est un des futurs prévus, en train de se réaliser.

## Les gestes mécaniques du creux

Passé la première semaine, la tempête a ses travaux. Tous sont déclenchés par des seuils écrits, tous s'exécutent en une heure par mois.

**Le buffer selon ses règles** ([[recharger-ou-pas]]). Les retraits y basculent quand le drawdown franchit le seuil. Ni avant, ce qui le gaspillerait sur une simple correction. Ni jamais, ce qui reviendrait à le protéger en vendant des actions, l'inversion fatale. Et aucune recharge tant que ça baisse.

**Le rééquilibrage aux bandes, l'achat programmé du creux.** Quand la poche actions enfonce sa bande basse, la règle vend du défensif pour racheter des actions en baisse. C'est le geste le plus contre-intuitif et le plus payant du répertoire ([[allocation-actions-obligations]], le mécanisme qui matérialise la promesse de l'allocation). Il s'exécute parce qu'il est écrit, car personne ne le « sent » jamais. Sa version douce, qui oriente les recharges et les retraits plutôt que de gros arbitrages, suffit dans la plupart des cas.

**La récolte de moins-values, l'aubaine fiscale française du creux.** C'est le geste que presque personne ne fait. On vend puis rachète les lignes de CTO en moins-value latente pendant le creux. La moins-value réalisée s'impute sur les plus-values de l'année et se reporte dix ans ([[flat-tax-et-imposition]]). Un stock de moins-values récoltées en 2033 défiscalise ainsi le lissage et les ventes de 2034-2043. Le portefeuille, lui, n'a pas changé, car la ligne est rachetée aussitôt. Il n'existe pas de délai de carence à la française, à revérifier dans l'état du droit, et racheter un ETF équivalent mais non identique met à l'abri de toute discussion. Un creux de 25 % sur un CTO récent, récolté proprement, finance des années de franchise fiscale. La tempête a un butin.

**La donation au creux** ([[succession-et-transmission]]). Les abattements de donation sont libellés en euros. Donner des titres quand ils valent −30 %, c'est transmettre 40 % de titres en plus pour le même abattement. Toute la récupération se fera ensuite dans le patrimoine des enfants. Le creux est le meilleur moment fiscal d'une transmission déjà décidée, jamais d'une transmission improvisée. La règle d'or tient, tempête ou pas.

::: attention Les interdits, relus au creux
La liste du bloc 6, dans sa version tempête, tient en cinq interdits. Ne jamais vendre hors règle, car la « sécurisation » du creux est l'erreur à six chiffres. Si l'envie devient physique, la seule soupape autorisée est cosmétique et écrite d'avance, reporter le point de portefeuille à la semaine suivante. Ne jamais changer de règle ni d'allocation pendant le drawdown, car les refontes se décident au calme et le plan v2 conçu dans la peur est toujours le pire des plans ([[choisir-sa-strategie]]). Ne jamais « attendre le rebond » pour exécuter un geste mécanique dû, car le rééquilibrage et la récolte ne se pilotent pas au jugé. Ne rien acheter de nouveau, car le creux vend des « opportunités » (produits structurés du moment, valeurs massacrées, leviers) et le portefeuille n'accueille rien qui n'était pas au plan. Ne pas resimuler chaque semaine, car la ruine recalculée au fond du creux terrorise sans informer. Le modèle a déjà intégré ce chemin, et une nouvelle simulation appartient à la revue ([[revue-annuelle]]).
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## La traversée longue, et la sortie

Si le marché baissier s'installe (l'érosion ou l'inflationniste, les années orange), la traversée devient un régime de croisière dégradé. Les paliers montent quand les voyants l'exigent ([[quand-s-inquieter]]), par gestes doux d'abord, puis la coupe écrite, puis les revenus, dans l'ordre et avec leurs délais. Le point passe mensuel. Le journal consigne trois lignes par mois, le futur post-mortem. Et la vie continue, car le poste plaisir du budget ne tombe jamais à zéro, même en palier 2. La traversée de cinq ans vécue en apnée détruit plus que le marché ([[psychologie-du-retrait]]). Les récits des vétérans de 2008-2012 le répètent, les plans ont tenu, mais les gens se sont usés parce qu'ils avaient cessé de vivre en attendant le rebond.

La sortie se pilote comme l'entrée, aux seuils et dans l'ordre inverse. La coupe se lève au retour sous le seuil, avec l'hystérésis. L'indexation reprend. Le buffer se recharge au calme ([[recharger-ou-pas]]). Le point redevient trimestriel. Le post-mortem de la revue suivante clôt l'épisode. On note ce qui a fonctionné, quel seuil a frotté, et le plan v1.1 en tire deux ou trois ajustements à froid. Le journal enregistre alors la phrase qui vaut de l'or pour la prochaine fois, « on l'a traversé. Voilà comment ». La première tempête traversée est un actif. Elle transforme les probabilités du simulateur en confiance vécue, et aucun chapitre de ce livre ne peut la remplacer.

::: exemple 2008-2009, rejoué avec le playbook
Un rentier de 2007, avec 1,5 M€, une allocation 65/35, 52 k€/an de dépenses, un buffer de 24 mois et un plan écrit. En octobre 2008, le marché perd −30 % en six semaines. Voyant à 4,9 %, orange. Semaine 1, jeûne médiatique, relecture, rien.

En novembre, le drawdown franchit 18 % et le buffer prend les retraits, un geste mécanique. En décembre, la bande actions est enfoncée. Le rééquilibrage vend 60 k€ d'obligations pour des actions à −40 %, écrit, exécuté, détesté sur le moment.

En janvier 2009, récolte de moins-values sur le CTO 2006-2007, soit 85 k€ de MV reportables. En mars 2009, au fond à −50 %, le voyant marque 5,6 %, rouge confirmé, et la coupe écrite de −12 % s'applique. C'est le seul sacrifice de vie de toute la traversée, et il durera dix-huit mois.

En 2010, c'est la sortie. Coupe levée, buffer rechargé sur 2010-2011, MV imputées sur le lissage des années suivantes. Bilan en 2012, le portefeuille a récupéré et le plan n'a jamais approché sa falaise. Les 60 k€ rééquilibrés de décembre 2008 ont doublé. La traversée a coûté dix-huit mois à −12 % et rapporté un stock fiscal, un rééquilibrage en or et une confiance définitive. Voilà à quoi ressemble une tempête pour un plan qui avait sa liste.
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## L'essentiel à retenir

- Trois marchés baissiers, trois traversées : le krach court (le buffer et les nerfs), l'érosion longue (les paliers et les revenus), l'inflationniste (le gel d'indexation et les poches de régime, qu'on récolte par le rééquilibrage, c'est leur usage).
- La semaine 1 est comportementale : jeûne médiatique, relecture de la page, point de voyant, phrase du couple, rappel du cône. C'est le rien actif.
- Les gestes mécaniques du creux : le buffer à ses seuils, le rééquilibrage aux bandes (l'achat programmé du creux, payant parce qu'écrit), la récolte de moins-values (reportables 10 ans, le butin fiscal français), la donation au creux si elle était décidée.
- Les interdits relus : pas de vente hors règle, pas de refonte en drawdown, pas de timing des gestes dus, pas d'achats « d'opportunité », pas de nouvelle simulation hebdomadaire.
- La sortie remonte les paliers dans l'ordre inverse, recharge au calme, et se clôt par un post-mortem à froid. La première traversée réussie est l'actif psychologique définitif du plan : « on n'a pas eu à être courageux. On a eu à suivre la liste ».

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## Pour aller plus loin

- Early Retirement Now, volet 37 (« How to deal with a Bear Market in Retirement ») : le traitement quantitatif de la question ([[serie-ern]]).
- Les récits de traversée 2008-2012 et 2020 des forums ([[temoignages-fire]]) : le terrain, y compris les erreurs.
- Dans ce livre : [[quand-s-inquieter]] (les voyants et paliers), [[recharger-ou-pas]] (le buffer en action), [[flat-tax-et-imposition]] (la récolte de moins-values), [[psychologie-du-retrait]] (l'adversaire réel).
