Le syndrome de l'année de plus
Un dernier obstacle sépare le candidat FIRE de sa liberté. Ce n'est ni le marché ni le fisc. C'est lui-même, qui atteint sa cible et ne part pas. « Une année de plus », pour arrondir, pour sécuriser, parce que le marché est haut, parce que le marché est bas, parce que la prime tombe en mars. Puis l'année suivante, une autre. Le « one more year syndrome » (OMY) est le piège terminal du mouvement. Il est si répandu qu'il a son acronyme sur tous les forums, et si coûteux que les vétérans en font leur regret n° 1 (Ce que disent les vrais FIRE : témoignages et conseils, « j'aurais dû partir plus tôt », à l'unanimité).
Ce chapitre le traite comme un vrai sujet de plan. D'abord le mécanisme psychologique, pourquoi aucun chiffre ne semble jamais suffire, et l'asymétrie entre risques visibles et invisibles. Ensuite le chiffrage honnête des deux colonnes. Ce qu'une année de plus achète vraiment en sécurité est mesurable, et décroissant. Ce qu'elle coûte est le seul actif strictement non renouvelable du plan. Puis vient la distinction entre l'OMY rationnel, qui existe et couvre trois cas, et le syndrome. Enfin le remède éprouvé, des critères de départ écrits à l'avance, à froid, et un arbitrage chiffré qui met l'année de plus en concurrence avec les autres leviers. Car la seule chose qui batte une angoisse mouvante est un engagement pris avant elle.
Le mécanisme : pourquoi aucun chiffre ne suffit jamais§
Le candidat au départ vit une configuration psychologique piégée de trois côtés.
La cible mouvante. Sitôt la cible atteinte, l'esprit la renégocie (« 25x, mais avec l'inflation... disons 27x, et puis le monde est incertain, 30x ? »). C'est le phénomène des « moving goalposts », universel dans les récits. Il a un fond documenté, l'aversion aux pertes : une perte pèse environ deux fois son gain symétrique (Kahneman et Tversky, 1979, le facteur mesuré autour de 2 par les mêmes en 1992), et la ruine possible écrase donc les années certaines dans la balance mentale. La cible n'a jamais été le vrai déclencheur. Le vrai déclencheur est un sentiment de sécurité que les chiffres ne fabriquent pas (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur décrit la même peur non bornée, en amont).
Le confort du connu. Partir est une falaise identitaire (Sens, identité, structure : la vie après le travail), rester la pente douce, et le biais de statu quo (Samuelson et Zeckhauser, 1988) fait le reste : l'option par défaut gagne tant qu'on ne l'affronte pas. Et « une année de plus » est le compromis parfait de l'évitement. On ne renonce pas au projet, on le décale indéfiniment.
L'environnement qui pousse. L'employeur retient, par la prime et la promotion tardive. L'entourage doute (« à ton âge ? »). Et le marché fournit toujours une raison, haut (« bulle, attendons la correction »), bas (« attendons la récupération »), calme (« profitons-en pour engranger »). Le lecteur de Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait reconnaîtra le timing perpétuel, appliqué cette fois à sa propre vie.
Le chiffrage : les deux colonnes, honnêtement§
Ce qu'une année achète. La colonne est réelle, mesurons-la. Une année de plus, c'est un an d'épargne supplémentaire (5-15 % de capital selon le taux d'épargne), un an de rendement espéré, un an de retraits en moins, un an d'horizon en moins, des trimestres en plus (FIRE et retraite légale : trimestres, AGIRC-ARRCO, décote). C'est aussi le décalage de la fenêtre fragile (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). ERN a fait le calcul systématique (volet 42, « The Effect of One More Year »). Au voisinage de la cible, une année de travail supplémentaire améliore la sécurité de l'équivalent de 0,2 à 0,4 point de taux de retrait. C'est substantiel pour la première année, qui fait passer d'un plan tendu à 4,2 % à un plan correct à 3,9 %. Mais l'effet décroît vite ensuite. La cinquième année de plus n'achète presque rien, car le plan était déjà sûr. On y comprime une ruine de 2 % vers 1,5 %, des décimales, dans la zone où la précision est de toute façon illusoire (La probabilité de ruine : la lire, la choisir, ne pas la subir). La courbe sécurité-contre-années s'aplatit exactement comme toutes les courbes de prudence de ce livre. Le syndrome consiste à rester sur ce plateau plat en payant plein tarif. Et cette sécurité en trop ne finit pas dans la vie du retraité, mais dans sa succession, car les plans prudents meurent riches (Succession et transmission). Sur les millésimes cléments, la règle fixe laisse jusqu'à neuf fois la mise de départ (Le retrait fixe indexé (Bengen) : le classique de référence), un legs que personne n'avait demandé.
Ce qu'elle coûte. Une année de vie. Et pas n'importe laquelle, une année de la meilleure tranche restante. Voici la statistique qui devrait s'afficher dans tous les open-spaces du mouvement. L'espérance de vie en bonne santé (sans limitation d'activité) en France est d'environ 64-65 ans, très en dessous de l'espérance de vie totale. Les « go-go years » du FIRE de 45 ans, voyages exigeants, sports, projets physiques (Les dépenses réelles en retraite (retirement smile, Die With Zero)), forment un stock d'environ vingt ans, non extensible. Ce stock se consomme par les deux bouts, par l'âge et par chaque année reportée. La comptabilité complète d'un OMY à 45 ans tient en une ligne. +0,25 point de taux de retrait sur un plan déjà sain, à 4 % de ruine, contre 1/20e du stock d'années pleines. Posée ainsi, la transaction est rarement bonne.
Le remède : l'engagement pris à froid§
Le syndrome se traite comme tous les biais de ce livre, par la structure, décidée avant l'émotion (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur). Voici les pièces du remède, éprouvées par le corpus.
Les critères de départ écrits, des années avant. Une page qui fige tout, à froid. La cible chiffrée (capital, ruine acceptable sous les modèles convenus, plancher testé, Construire son plan pas à pas), les conditions de vie (prototypage fait, conjoint aligné), et la clause anti-goalposts. Celle-ci dit « ces critères ne se durcissent plus. Toute révision à la hausse exige une raison nouvelle, écrite, validée à la revue suivante ». On peut toujours assouplir un critère à froid. On s'interdit de le durcir à chaud.
La date-ou-condition. C'est la forme d'engagement la plus robuste. « Je pars quand les critères sont verts, et au plus tard le [date], critères ou pas, quitte à partir en version Barista. » La date plancher transforme le report illimité en report borné. Et le corpus montre qu'elle est rarement exercée. Savoir qu'elle existe suffit souvent à débloquer le départ aux critères.
Le menu des mouvements équivalents. C'est l'anti-OMY instrumental, et c'est un raisonnement de solveur. On fixe d'abord le seuil de ruine que l'on juge acceptable. On demande ensuite, levier par levier, la dose exacte qui ramène le plan sous ce seuil. Une année de travail de plus. Ou 5 % de dépenses en moins à vie. Ou 800 €/mois d'appoint pendant deux ans (Pensions et revenus complémentaires dans le plan). Ou simplement la pension comptée correctement (FIRE et retraite légale : trimestres, AGIRC-ARRCO, décote). Le résultat tient en une liste de mouvements de même valeur, et cette liste se dresse avec n'importe quel simulateur honnête, à la main s'il le faut, en relançant le plan une fois par levier. Les outils les plus complets l'automatisent ; dans pofo, une section du plan est consacrée à ce menu (Utiliser le simulateur FIRE de pofo). Neuf fois sur dix, il montre que l'année de plus est le levier le plus cher de la liste. La comparaison chiffrée dissout le monopole mental du « je n'ai qu'à travailler plus ».
La sortie en pente, l'OMY partiel. C'est le compromis qui prend le meilleur des deux colonnes, le temps partiel, le passage en mission, le sabbatique convertible (Barista, coast, side income : le travail choisi, Accumulation, transition, retrait : les trois vies d'un plan FIRE). Soit la moitié de la sécurité d'une année pleine, pour la moitié du temps de vie reporté. Avec le prototype de la vie d'après en prime. Pour beaucoup de profils, la vraie réponse au syndrome n'est pas « pars maintenant » mais « cesse de compter en années pleines ».
L'essentiel à retenir§
- Le syndrome naît d'une asymétrie comptable. La ruine improbable est visible et chiffrée, les années certaines perdues sont invisibles et non facturées. Aucun chiffre ne « suffit », car le déclencheur réel est un sentiment, pas un seuil.
- Le chiffrage. Une année de plus achète 0,2-0,4 point de taux de retrait, beaucoup pour la première sur un plan tendu, presque rien dès que le plan est sain (la courbe s'aplatit). En face, 1/20e du stock d'années en pleine santé (espérance de vie en bonne santé, ~64-65 ans, la statistique à afficher).
- L'OMY rationnel existe dans trois cas, plan réellement tendu, départ au sommet d'une euphorie (décalage borné avec date plancher), vie d'après pas prête (l'année qui construit, avec livrable). Le test tient en une question, « que saurai-je dans un an que je ne sais pas aujourd'hui ? ».
- Le remède est structurel : critères écrits à froid avec clause anti-goalposts, date-ou-condition, menu des mouvements équivalents dressé au simulateur (l'année de plus y est presque toujours le levier le plus cher), et l'OMY partiel comme sortie en pente.
- Le verdict du terrain est unanime (Ce que disent les vrais FIRE : témoignages et conseils) : avec un plan aux standards de ce livre, l'erreur dominante du mouvement n'est pas de partir trop tôt. C'est de partir trop tard.
Pour aller plus loin§
- Early Retirement Now, volet 42 (« The Effect of One More Year ») : le chiffrage de la colonne sécurité (La série Safe Withdrawal Rate d'ERN : guide de lecture).
- Les données DREES/Eurostat sur l'espérance de vie en bonne santé : la colonne coût, officielle.
- Bill Perkins, Die With Zero : le cadre « time bucket » des expériences datées, l'antidote conceptuel au report perpétuel (Les dépenses réelles en retraite (retirement smile, Die With Zero)).
- Les trois biais du syndrome dans la littérature : Kahneman & Tversky (1979) pour l'aversion aux pertes, Samuelson & Zeckhauser (1988) pour le statu quo, Wilson & Gilbert (2003) pour la prévision affective.
- Dans ce livre : Ce que disent les vrais FIRE : témoignages et conseils (le regret n° 1), La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur (le mécanisme parent), Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait (le seul bon motif de décalage, borné), Barista, coast, side income : le travail choisi (l'OMY partiel).