La probabilité de ruine : la lire, la choisir, ne pas la subir

Tous les simulateurs de retraite résument leur verdict en un chiffre : la probabilité de ruine (ou son complément, le « taux de succès »). C'est le chiffre le plus regardé du sujet, et le plus mal compris. On le lit comme une météo (« 5 % de risque, ça va »), on le compare entre outils qui ne mesurent pas la même chose, on lui demande une précision qu'il n'a pas, et on oublie qu'il décrit un monde où personne ne réagit jamais.

Cette page apprend à lire ce chiffre en professionnel : ce qu'il mesure exactement, comment choisir son seuil acceptable, pourquoi 2 % et 8 % sont souvent indiscernables, et ce que la ruine simulée a de très différent d'une ruine réelle.

Ce que le chiffre mesure, et ne mesure pas§

Décomposons la définition, terme à terme, parce que chaque terme cache un piège.

« La fraction des futurs simulés ». Le chiffre est une fréquence dans une population de scénarios générés par un modèle. Le modèle change tout. S'il tire les années indépendamment, il sous-estime les grappes de mauvaises années (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). S'il rejoue l'histoire américaine, il hérite de son biais optimiste (Bengen, l'étude Trinity et la naissance du taux de retrait sûr, Les pièges des simulateurs). S'il rejoue l'échantillon mondial, il inclut des pays et des époques peut-être plus durs que votre futur plausible (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial). Aucun n'est « le vrai ». C'est pourquoi les simulateurs sérieux montrent le même plan sous plusieurs modèles à la fois, et pourquoi la bonne lecture est l'intervalle qu'ils dessinent, jamais un modèle isolé.

« Le portefeuille atteint zéro ». La ruine du simulateur est binaire et terminale. Elle ne distingue pas l'échec à 71 ans de l'échec à 94 ans, ni le plan qui touche zéro dans son dernier mois (échec) de celui qui finit avec 15 000 € en poche (succès !). Deux plans à 5 % de ruine peuvent cacher des réalités très différentes : l'un échoue tôt et brutalement, l'autre s'essouffle en toute fin de parcours avec la pension légale en soutien. D'où l'intérêt de regarder deux choses de plus. Quand surviennent les échecs, et quelle richesse médiane reste en fin d'horizon (Lire un fan chart et des percentiles sans se tromper).

« Sans aucune réaction humaine ». L'hypothèse la plus irréaliste et la plus utile. Irréaliste : aucun humain ne maintient 40 000 € de retraits indexés pendant que son portefeuille passe de 1 M€ à 150 k€ ; il aurait coupé ses dépenses des années plus tôt (Quand s'inquiéter, quand laisser courir). Utile : c'est justement parce que la règle simulée est aveugle que le chiffre mesure la robustesse intrinsèque du plan, sans se payer de mots sur une flexibilité future hypothétique. Un plan flexible se simule avec sa propre règle flexible (Plancher-plafond et règles Vanguard : la flexibilité bornée, Les guardrails modernes (Morningstar) : l'état de l'art). Mais alors la « ruine » chute, et c'est le niveau de vie délivré qu'il faut regarder. La flexibilité ne supprime pas la douleur, elle la déplace vers des années de dépenses réduites.

Et ce qu'il ignore superbement : votre mortalité (une « ruine » à 97 ans concerne peu de monde, d'où l'intérêt de croiser la ruine avec les tables de mortalité, Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans), les à-coups de dépenses réels, la fiscalité fine, et tous les filets hors modèle (famille, patrimoine immobilier, retour au travail).

Choisir son seuil : pourquoi il n'y a pas de bonne réponse universelle§

Quelle ruine accepter : 1 %, 5 %, 10 % ? La question semble technique ; elle est en réalité personnelle, et dépend de trois choses.

La qualité de vos filets. La ruine simulée suppose zéro recours. Un quadragénaire employable, propriétaire, avec pension légale à venir et famille solidaire peut rationnellement accepter 10 à 15 % de ruine simulée, parce que sa ruine réelle (fin de vie dans le dénuement sans aucun recours) est bien plus rare que le chiffre. Une personne de 60 ans sans pension notable, sans immobilier et sans possibilité de retravailler doit lire le chiffre presque littéralement, et viser bas.

Le coût d'une année de marge. Passer de 5 % à 2 % de ruine coûte typiquement 10 à 20 % de capital en plus, soit deux à quatre ans de travail. Passer de 5 % à 10 % les rend. Le seuil est un prix d'arbitrage entre deux risques (Le syndrome de l'année de plus) : chiffrez ce que chaque point de ruine vous coûte ou vous rend en années de vie active, la discussion devient concrète. Le cadre général de ce type d'arbitrage (utilité, équivalent certain, regret) est posé dans Décider sous incertitude : utilité, Kelly, regret.

La nature de l'échec dans votre plan. Regardez quand échouent les scénarios qui échouent. Un 8 % de ruine fait d'échecs tardifs (après 85 ans), adossés à une pension qui couvre le plancher, est plus confortable qu'un 4 % fait d'effondrements à 70 ans.

La précision illusoire : 2 % et 8 % sont souvent le même chiffre§

Le simulateur affiche « 4,7 % » et l'esprit enregistre une précision d'orfèvre. Elle n'existe pas, pour trois raisons cumulées.

Le bruit d'échantillonnage est la moindre. Avec les 2 000 trajectoires que tirent couramment les simulateurs, un vrai 5 % s'affiche entre 4 et 6 % selon le tirage. Gênant, mais borné.

La sensibilité aux paramètres est bien pire. Baisser le rendement réel espéré de 0,5 point (une finesse que personne ne sait estimer, Les rendements attendus prospectifs) peut doubler la ruine. L'épaisseur des queues (les degrés de liberté de la loi de Student, Queues épaisses, crises et Student-t) la déplace encore. Vos paramètres sont incertains, donc votre ruine l'est au moins autant.

Le choix du modèle domine tout : le même plan peut afficher 2 % en fenêtres historiques, 5 % en paramétrique central, 9 % en stress de séquence et 14 % en échantillon mondial. Aucun n'est faux ; ils répondent à des questions différentes (« et si le futur ressemble à l'histoire de mes fonds / à un monde i.i.d. calibré prudemment / au même monde avec des sticky bears / au siècle des 16 pays développés »).

TROIS BRUITS, UN SEUL CHIFFRECe que vous lisez est le plus petit des troisLe même plan, la même ruine affichée, et les trois incertitudes qui l'entourent, sur la même règle05101520253035probabilité de ruine, en %le chiffre affiché : 3,7 %Le bruit d'échantillonnage2,8 %4,5 %2 000 trajectoires, intervalle binomial à 95 %La sensibilité aux paramètres2,3 %6,0 %le rendement réel espéré déplacé d'un demi-pointLe choix du modèle0,0 %35,4 %les six colonnes du simulateur, même plan partoutfenêtres historiquesdécennie perdueLes décimales sont du bruit, les écarts entre modèles sont du signal : la ruine se lit en ordinal, pas en cardinal.Plan de référence : 1 M€, portefeuille type du livre (60 % actions mondiales, 25 % obligations longues, 7,5 % or, 7,5 % suivi de tendance),retrait rigide de 4 % indexé sur l'inflation, horizon 30 ans, 20 000 tirages et graine fixe pour chaque mesure.Bruit d'échantillonnage : intervalle binomial à 95 % autour de la ruine vraie (3,67 %, mesurée sur 200 000 tirages), pour les 2 000trajectoires que tire couramment un simulateur. Paramètres : le même plan avec un rendement réel espéré déplacé d'un demi-pointvers le haut, puis vers le bas. Modèle : les six colonnes de la page FIRE, de la plus optimiste à la plus sombre.Les trois bruits se cumulent, ils ne s'annulent pas. Les chiffres sont ceux de ce plan-là ; ceux du texte(2, 5, 9 et 14 %) illustrent la même forme sur un autre plan.
Les trois bruits mis à la même échelle, sur un seul plan de référence : le chiffre affiché, les deux points d'incertitude que laisse le tirage, les trois et demi que laissent les paramètres, et les trente-cinq que laisse le choix du modèle. La barre que l'on regarde en croyant lire une probabilité est la plus courte des trois, et de loin.

La conséquence pratique tient en une règle : lisez la ruine en ordinal, pas en cardinal. Elle compare admirablement (le plan A est plus robuste que le plan B ; ce levier réduit le risque plus que celui-là ; ce modèle pessimiste reste acceptable) et mesure médiocrement (« mon risque réel est 4,7 % »). Les décimales sont du bruit ; les écarts entre scénarios et entre modèles sont du signal.

La ruine réelle ne ressemble pas à la ruine simulée§

Dernier recadrage, le plus important pour dormir. Dans le simulateur, la ruine est une falaise : le solde passe par zéro un mardi et tout s'arrête. Dans la vie, l'échec d'un plan de retraite est un processus lent et visible : le portefeuille décroche de la trajectoire prévue, le taux de retrait courant monte année après année, les voyants passent à l'orange longtemps avant le gouffre. Les trajectoires historiques défaillantes le confirment : entre le moment où un plan « condamné » devient statistiquement identifiable et l'épuisement effectif, il s'écoule une dizaine d'années au moins, et vingt ans sur le pire millésime connu. Le rouge du millésime 1966 se confirme en 1974-1975 ; le capital ne s'épuise qu'en 1994. Un préavis énorme pour qui a prévu des seuils d'action (Quand s'inquiéter, quand laisser courir, La revue annuelle : la check-list du rentier).

LE PRÉAVISLe millésime qui échoue prévient vingt ans à l'avanceMillésime 1966, le pire connu : le capital au-dessus, le taux de retrait courant et ses voyants au-dessousLe capital réelen milliers d'euros constants, capital de début d'année02505007501 000Le voyantle retrait de l'année divisé par le capital du momentvert : sous 4,3 %orange : 4,3 à 5,2 %rouge : au-delà de 5,2 %, confirmé4,3 %5,2 %09 %premier rouge, 1974670 k€épuisement1994confirmé en 1975, hors de l'échelle dès 1979le voyant ne repasse plus jamais au vert1966197019741980198519901994préavis : 20 ansLe plan condamné a prévenu 20 ans à l'avance : premier rouge en 1974, dernière ligne du compte en 1994.Millésime 1966, 60/40 américain réel, 1 M€ et un retrait de 4 % indexé sur l'inflation, appliqué sans aucune réaction. Tout est réel.Seuils cités tels quels de « Quand s'inquiéter » : vert sous 4,3 %, orange de 4,3 à 5,2 %, rouge au-delà de 5,2 %,confirmé sur deux points espacés. Le préavis se compte du premier rouge (1974) à l'année d'épuisement (1994).
Le millésime 1966, le pire que l'histoire américaine ait produit, sous un retrait fixe de 4 % indexé. En haut, le capital qui décroche puis s'épuise. En bas, le même plan vu par les voyants du tableau de bord (Quand s'inquiéter, quand laisser courir) : l'orange dès 1967, plus jamais de vert à partir de 1970, le rouge en 1974 et sa confirmation en 1975. Le compte n'est vide qu'en 1994. Le jour où le voyant passe au rouge, il reste encore 670 k€ en caisse et vingt revues annuelles pour agir : voilà à quoi ressemble une ruine réelle.

C'est la vraie raison pour laquelle la probabilité de ruine, bien lue, est un instrument de conception et non d'angoisse. Elle sert à comparer des plans et à dimensionner des marges avant le départ. Après le départ, elle cède la place au pilotage : des indicateurs simples, des seuils écrits, des réponses préparées. Un plan à 8 % de ruine avec un pilote attentif est plus sûr qu'un plan à 3 % avec un pilote endormi.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§