Pourquoi 4 % ? L'anatomie mathématique de la règle

Le chapitre La règle des 4 % en dix minutes raconte d'où vient la règle et Bengen, l'étude Trinity et la naissance du taux de retrait sûr comment elle a été établie. Celui-ci répond à la question qu'on pose rarement : pourquoi ce chiffre-là ? Pourquoi pas 6 %, puisque les actions américaines ont rapporté 6 à 7 % réels en moyenne ? Pourquoi pas 2 %, puisque tout peut arriver ? Le 4 % n'est pas une constante magique tombée d'un backtest. C'est le résidu d'un calcul en cascade dont chaque étage a un nom, un signe et un ordre de grandeur. Une fois la cascade comprise, la règle cesse d'être un dogme à croire ou à démentir. Elle devient un résultat que vous savez recalculer quand une hypothèse change.

C'est probablement le chapitre le plus pédagogique du livre : trois étages, une addition, deux soustractions, aucun outil au-delà de la calculatrice. Après lecture, vous saurez reconstruire le chiffre de tête, dire précisément ce qui le ferait monter ou descendre, et comprendre pourquoi il s'est montré si étonnamment robuste à travers un siècle qui a connu 1929, 1966 et 2000.

Étage 1 : la rente perpétuelle, ou le rendement réel comme plafond naturel§

Commençons par le monde le plus simple : un portefeuille au rendement constant et connu, et un rentier immortel qui ne veut jamais entamer son capital. La réponse tient en une ligne : le retrait soutenable est exactement le rendement réel du portefeuille. Réel, car le retrait doit suivre l'inflation (Inflation et taux de retrait : le lien exact). Tout raisonnement en nominal est une illusion d'optique qui coûte 2 à 3 points.

Reste à chiffrer ce rendement. Un 60/40 mondial a historiquement produit autour de 4,6 % réels, en moyenne arithmétique. Mais le capital ne compose pas la moyenne arithmétique. Il compose la géométrique, amputée du frein de volatilité (volatility drag), soit environ la moitié de la variance (Moyenne arithmétique, moyenne géométrique et volatility drag). Résultat : environ 4 % réels géométriques pour le 60/40 historique. Premier jalon posé. L'immortel prudent, au portefeuille classique, peut retirer environ 4 %. Ce chiffre reste un rendement, pas encore un taux de retrait. La coïncidence numérique avec la règle finale est un hasard qui entretient la confusion, car les deux étages suivants vont s'annuler presque parfaitement.

Étage 2 : le bonus d'amortissement, ou le droit de mourir§

Le rentier n'est pas immortel. Sur un horizon de 30 ans, il a le droit de consommer le capital lui-même, pas seulement ses fruits. La finance de crédit donne la formule exacte, celle d'une mensualité de prêt inversée : à 4 % réels sur 30 ans, le retrait qui épuise exactement le capital au dernier jour est d'environ 5,8 % par an. Le droit de finir à zéro vaut donc +1,8 point. C'est le bonus d'amortissement. C'est aussi toute la logique des méthodes ABW/VPW, qui le recalculent chaque année (Le retrait par amortissement (ABW/TPAW) : l'approche actuarielle, VPW, le retrait à pourcentage variable des Bogleheads).

Ce bonus explique au passage la sensibilité à l'horizon (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans). À 50 ans d'horizon, le même calcul donne 4,7 % et le bonus fond à +0,7. À l'infini, il disparaît. La retraite très précoce ne « perd » pas son taux à cause d'un mystère. Elle perd simplement le droit d'amortir vite.

LES MATHS DU 4 %Le bonus d'amortissement fond avec l'horizonLe retrait qui épuise exactement le capital, à 4 % réel, selon le nombre d'années à couvrir4 %6 %8 %10 %12 %102030405060années à couvrir →4 % : la perpétuité, le rendement seul12,3 %10 ans5,8 %30 ans4,7 %50 ans30 → 50 ans : −1,1 point50 ans → toujours : −0,7 pointL'horizon se paie au début : de 10 à 30 ans le taux perd 6,5 points, de 50 ans à l'éternité il en perd 0,7.Arithmétique d'annuité, r / (1 − (1+r)^−n) à r = 4 % réel. Le capital finit à zéro le dernier jour, sans legs ni marge.
Le retrait qu'une pure arithmétique d'amortissement finance à 4 % réel, selon le nombre d'années à couvrir. La courbe tombe vite, puis s'aplatit sur son asymptote, le rendement seul. Les vingt premières années emportent l'essentiel du bonus, tandis que passer de 50 ans d'horizon à l'éternité ne coûte plus que sept dixièmes de point. La retraite très précoce paie donc son horizon, mais beaucoup moins qu'on ne le croit.

Étage 3 : la pénalité de séquence, ou le désordre qui coûte§

Tout l'étage 2 supposait un rendement constant. Les vrais rendements arrivent en désordre. Le retrait fixe transforme ce désordre en risque asymétrique, car vendre pendant les baisses détruit du capital qui ne verra pas le rebond (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). Avec des retraits, le résultat final ne dépend plus seulement de la moyenne géométrique des rendements. Il dépend aussi de leur ordre, les premières années pesant plusieurs fois plus que les dernières. Or la règle veut survivre aux pires ordres observés (1929, 1966), et non à l'ordre moyen. Il faut donc provisionner le désordre maximal.

Combien coûte-t-il ? C'est la découverte centrale de Bengen. Sur l'histoire américaine, le pire millésime ne supportait qu'environ 4 %, quand le calcul d'amortissement au rendement moyen en promettait 5,8 %. La pénalité de séquence historique vaut donc environ −1,8 point. (Le chapitre Moyenne arithmétique, moyenne géométrique et volatility drag provisionne 1 à 1,5 point pour le même phénomène ; il le mesure depuis le rendement géométrique nu, sans passer par l'amortissement, d'où l'écart entre les deux chiffres.) Elle n'est pas une constante universelle. Elle grandit avec la volatilité du portefeuille : un 100 % actions présente à la fois un meilleur rendement moyen et une pénalité plus lourde, ce qui explique le plateau d'allocation (L'allocation actions/obligations en retrait). Et elle se réduit avec tout ce qui amortit les baisses. La diversification et le rééquilibrage forcent à acheter bas pendant le krach (Pourquoi la diversification fonctionne). La flexibilité du retrait aide aussi, car couper 10 % en année rouge rachète une partie de la pénalité (La flexibilité : mythe et réalité).

LES MATHS DU 4 %Du rendement au taux de retrait : la cascade0 %2 %4 %6 %4,0 %rendement réelgéométrique du 60/40+1,8bonus d'amortissement(consommer le capital, 30 ans)−1,8pénalité de séquence(survivre au pire ordre)4,0 %taux de retrait sûr(la règle de Bengen)
La cascade du 4 % : environ 4 % de rendement réel géométrique, plus le bonus d'amortissement, moins la pénalité de séquence. Les deux forces se compensent presque exactement, et c'est tout le « mystère » de la règle.
LES MATHS DU 4 %Le clavier des leviers : ce que chaque hypothèse déplacechaque hypothèse déplacée seule, à partir du plan de référence : 60/40 historique, 30 ans, retrait fixe indexéfourchettes : le plein s'arrête à la borne basse, la teinte va jusqu'à la hautele plan de référence4,0 %3,03,54,04,5taux de retrait obtenu, en % du capital de départCAPE élevé au départétage 1, le rendement−1,0Échantillon mondialétage 1, le rendement−0,5 à −1,0Horizon de 50 ansétage 2, le bonus−0,6Frais de 0,5 % par anétage 1, le rendement−0,5Règle flexible à plancherétage 3, la pénalité+0,3 à +0,5
Chaque hypothèse déplacée seule, à partir du plan de référence de la cascade : 60/40 historique, 30 ans, retrait fixe indexé, soit 4,0 %. Les fourchettes sont celles de l'article, et le signe de chaque barre dit dans quel sens le levier joue.

Pourquoi c'est si robuste (et ce qui le casserait)§

La vraie surprise de la règle n'est pas sa valeur, c'est sa stabilité. Elle a tenu à travers deux guerres mondiales, une dépression, une stagflation et deux krachs boursiers du XXIe siècle. Trois mécanismes l'expliquent, tous déjà rencontrés. La compensation des étages, d'abord. Les époques à rendements faibles laissent derrière elles des valorisations basses, donc de meilleurs rendements ensuite. La cascade se réalimente en cours de route, version mécanique du retour à la moyenne. Le rééquilibrage ensuite, qui transforme chaque krach en achat forcé au rabais, rognant la pénalité de séquence exactement quand elle mord. La marge cachée enfin. La règle est calibrée sur le pire cas historique. Dans six millésimes sur dix, elle laisse donc un capital final supérieur, en termes réels, au capital initial (Lire un fan chart et des percentiles sans se tromper). La médiane subventionne la queue.

La liste de ce qui la casserait est donc précise. Un régime hors échantillon pour votre pays (le retraité de Tokyo 1990 ou de Buenos Aires a connu pire que le pire américain, La diversification internationale (et le biais domestique), Les pièges des simulateurs). Des frottements non provisionnés (la cascade est calculée brute, frais et fiscalité se retranchent de l'étage 1 presque un pour un, Construire en UCITS : le portefeuille de retrait de l'investisseur européen, PFU, barème, abattements : l'imposition des retraits). Une indexation rigide sur un horizon très long, la combinaison qui a le moins de marge. Et l'abandon en cours de route, statistiquement le tueur numéro un, contre lequel la cascade ne peut rien (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur).

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§