Inflation et taux de retrait : le lien exact

Tout le monde sait que « l'inflation est mauvaise pour les retraités ». Presque personne ne sait dire par où elle attaque un plan de retrait. Un épisode de cinq ans à 8 % est pourtant incomparablement plus destructeur que trente ans à un point de plus que prévu, alors que la perte de pouvoir d'achat cumulée est la même.

L'INFLATION ET LE TAUX DE RETRAITMême perte cumulée, deux formes : l'épisode contre la dérive600 k€, 24 k€ par an indexés sur les prix (4,0 % au départ), 30 ans.Les mêmes actifs dans les deux mondes : 6,1 % nominal par an, soit 4 % réel si l'inflation tient les 2 % prévus.Le niveau des prix, base 100 au départ100150200250fin de l'épisodel'épisode : cinq ans à 8 %, puis retour à 2 %la dérive : 2,98 % par anles deux se rejoignentmême perte cumulée :×2,41le plan prévu×1,81Le taux de retrait courant, lu chaque 1er janvier : retrait de l'année / portefeuillela zone d'alerte : 8 à 10 %au-delà, aucun marché ne rattrape48121620l'épisode entre dans la zone d'alerteà l'année 19, avec 11 ans encore à financerl'épisode20,1 %la dérive8,5 %le plan prévu4,4 %051015202530années de retraite
Déroulé déterministe sur le ménage de référence du livre (600 000 €, 24 000 € par an indexés sur les prix, 30 ans), avec le même rendement nominal des actifs dans les deux mondes : seule la forme de l'inflation change, et les deux chemins de prix finissent au même niveau. Le voyant du plan entre pourtant dans la zone d'alerte dès l'année 19 sous l'épisode, contre l'année 29 sous la dérive.

Cet article établit le lien exact, mécanisme par mécanisme. D'abord l'effet ciseaux : les retraits indexés montent pendant que les actifs nominaux stagnent, et le plan est attaqué par les deux bouts. Ensuite la compression des rendements réels pendant les épisodes, où presque tout perd en réel en même temps ; c'est cette corrélation qui fait des épisodes d'inflation les pires millésimes de l'histoire, 1966 devant 1929. Viennent alors les chiffres conditionnels, c'est-à-dire ce que valent les taux de retrait selon le régime d'inflation de départ, une question que la série d'ERN a mesurée. On en tire enfin un audit : l'inventaire d'indexation de votre plan, qui distingue ce qui suit les prix, ce qui ne les suit pas et ce qui les suit en négatif, pour lire la vraie exposition nette. Reste à voir ce que les simulations en réel contiennent déjà, et ce qu'il faut leur demander en plus.

Mécanisme 1 : l'effet ciseaux§

Reprenons la mécanique du retrait fixe indexé (Le retrait fixe indexé (Bengen) : le classique de référence) pendant un épisode. L'inflation à 8 % gonfle le retrait de 8 % par an : c'est le contrat, le pouvoir d'achat est maintenu. Pendant ce temps, le portefeuille nominal ne suit pas, car les obligations perdent en prix et les multiples des actions se compriment. Le taux de retrait courant (retrait divisé par portefeuille) grimpe alors par ses deux étages, numérateur en hausse mécanique et dénominateur en baisse réelle. C'est le mécanisme des ciseaux, et sa violence est arithmétique. Trois ans à 9 % d'inflation avec un portefeuille nominal stable font passer un taux courant de 4 % à ~5,2 %, l'équivalent d'un krach de 23 %, et cela sans un seul jour de krach.

Voilà pourquoi le millésime 1966 est pire que 1929 dans toutes les études (Bengen, l'étude Trinity et la naissance du taux de retrait sûr). Le krach de 1929 est brutal, puis il rend : la déflation fait baisser les retraits en nominal avec les prix, et l'indexation joue alors en votre faveur. L'épisode 1966-1981, lui, ne rend jamais : quinze ans de ciseaux.

LE KRACH REND, L'ÉPISODE JAMAISDeux millésimes, deux voyantsLe taux de retrait courant, année après année, pour le même plan parti en 1929 puis en 1966millésime 1929millésime 1966la zone dont on ne revient pas0 %4 %8 %12 %16 %20 %24 %0510152025années depuis le départ en retraite →le krach : 6,3 % en 1932son vrai maximum : 6,5 % en 1949franchit 8 % en 1975sort de l'échelle en 1988, compte vide en 1991revenu à 4,8 % trente ans plus tardLe krach de 1929 fait sonner le voyant trois ans puis le rend ; l'épisode de 1966 le fait sonner quinze ans et le garde.Panel Jorda-Schularick-Taylor des États-Unis, rendements réels annuels, 60/40 actions et obligations d'État rééquilibré chaque année.Retrait de 4 % du capital de départ, tenu en pouvoir d'achat, pris en début d'année ; voyant = retrait de l'année / capital restant.Tout est en réel : la déflation des années trente n'apparaît donc pas au numérateur mais dans le capital lui-même, qui se refait,pendant que le retrait indexé baissait en nominal avec les prix. Le millésime 1966, lui, épuise son capital en 1991.Le maximum du millésime 1929 ne vient pas du krach mais de l'inflation d'après-guerre : c'est encore un épisode de prix, pas un krach.
Le voyant du plan, année après année, pour le même retrait de 4 % indexé parti en 1929 puis en 1966. Celui de 1929 sonne trois ans, culmine à 6,3 % en 1932, puis redescend : le capital réel se refait pendant que la déflation baisse le retrait en nominal. Celui de 1966 franchit 8 % en 1975 et ne redescend plus, sort de l'échelle en 1988 et vide le compte en 1991. Détail qui confirme la thèse : le vrai maximum du millésime 1929 n'est pas son krach, c'est l'inflation d'après-guerre de 1949.

Le corollaire est immédiat pour les règles de retrait. Les amendements anti-inflation du fixe attaquent précisément ce mécanisme : plafonner l'indexation, ou la geler après les années rouges (Le retrait fixe indexé (Bengen) : le classique de référence). Renoncer à 2-3 points d'indexation pendant un épisode, c'est désarmer la moitié des ciseaux pour un coût de pouvoir d'achat modeste et étalé. C'est le meilleur rapport douleur/protection de toute la flexibilité (La flexibilité : mythe et réalité).

Mécanisme 2 : la compression réelle simultanée§

Le second mécanisme est celui des régimes (Les régimes de marché : croissance × inflation, sticky bears, L'inflation sur les dernières décennies : ce que 1914-2025 enseigne). Pendant un épisode, les rendements réels de presque toutes les classes deviennent négatifs ensemble. Les obligations nominales le font par définition, car leur coupon fixe court après les prix. Le cash et le fonds euros le font par la répression, car les taux servis suivent avec retard. Les actions le font pendant l'épisode, par compression des multiples : le CAPE américain passe de 24 en 1966 à 7 en 1982, les bénéfices nominaux courent mais les prix non (Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait). La diversification classique ne diversifie alors plus rien. C'est la situation où le portefeuille 60/40 n'a aucune poche qui gagne. L'année 2022 en fut le rappel éclair, 1973-1981 la version longue.

Pour le plan, la combinaison des deux mécanismes définit le profil de l'ennemi : des années réelles négatives, corrélées entre actifs, persistantes, avec un passif qui grossit en face. Relisez cette phrase. C'est la définition exacte du pire cas du risque de séquence (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). L'inflation n'est pas un risque du plan parmi d'autres. Elle est la cause première historique du pire cas de séquence, et les deux chapitres décrivent la même bête sous deux angles.

L'audit : l'inventaire d'indexation de votre plan§

Voici l'outil pratique central de l'article. Puisque l'ennemi attaque par l'écart entre passifs indexés et actifs nominaux, dressez l'inventaire des deux colonnes de votre plan :

Élément du planIndexationNote
Dépenses / retraitsIndexés (le contrat du plan)Plus la dérive personnelle (Suivre l'inflation : les indices, et la vôtre)
Pension légaleIndexée (la base sur l'IPC par la loi, la complémentaire par accord)L'actif anti-inflation n° 1 du plan français, avec des revalorisations parfois décalées ou gelées politiquement (FIRE et retraite légale : trimestres, AGIRC-ARRCO, décote)
Rentes privéesNon (revalorisation discrétionnaire)La grande faiblesse française du produit (Rentes et safety first : acheter un plancher)
Linkers / échelle indexéeIndexés (contractuel)La couverture propre (Les obligations indexées sur l'inflation)
Loyers perçusQuasi (IRL, plafonnements politiques possibles)Le linker vivant, avec risque réglementaire (L'immobilier dans un plan FIRE (résidence, locatif))
Actions mondialesNon à court terme, oui à long termeSouffrent pendant, se revalorisent après : la protection lente
Obligations nominales, fonds euros, cashNonLes victimes des ciseaux et de la répression
Or, actifs réelsÉpisodiquementLa couverture de crise, pas de croisière (L'or dans un portefeuille de retrait)
Crédit à taux fixe restant dûIndexation négativeL'inflation rembourse pour vous : le seul poste qui aime l'épisode (L'immobilier dans un plan FIRE (résidence, locatif))

L'exposition nette du plan se lit dans ce tableau. Un plan français type (pension différée indexée, portefeuille 60/40 nominal, fonds euros) est long inflation sur ses vieux jours, grâce à la pension. Il est très court pendant la phase à découvert, où tout le reste le tire dans l'autre sens ; c'est précisément la période où la séquence décide (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans). La conclusion d'allocation tombe toute seule. C'est la phase à découvert qu'il faut indexer, avec des linkers, en poche comme en échelle de plancher, une part d'actifs réels et une dérive budgétée. La phase adossée, elle, l'est déjà par la pension.

Ce que la simulation teste, et la check-list§

Récapitulons l'outillage, car chaque idée de cet article se met à l'épreuve en simulation. Le réel de bout en bout neutralise l'inflation moyenne, et il n'y a rien à faire de plus pour elle. La dérive personnelle, en revanche, se déclare à la main. Elle demande deux réglages qu'un bon simulateur expose, une pente réelle ajoutée aux dépenses (+0,3 à +0,5 point par an couvre la dérive santé) et un profil de dépenses par âge, le sourire (Suivre l'inflation : les indices, et la vôtre, Les dépenses réelles en retraite (retirement smile, Die With Zero)). Le risque d'épisode, lui, ne se lit que dans les modèles qui ont de la mémoire.

Le rééchantillonnage du siècle multi-pays vient d'abord, celui d'Anarkulova-Cederburg, que les simulateurs appellent le broad-sample (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial). Ses blocs contiennent les vraies stagflations, le Royaume-Uni et l'Italie des années 1970, la France d'après-guerre. C'est le seul modèle où l'ennemi de cet article existe à l'état natif (Fenêtres historiques, bootstrap, paramétrique : trois familles de modèles). Le stress de séquence vient ensuite, avec ses grappes d'années réelles négatives, agnostique sur leur cause. Le rejeu des millésimes ferme la marche : 1966 et 1973 sont vos deux tests d'inflation nommés, et tout outil de rejeu historique américain les déroule cohorte par cohorte (cFIREsim et FICalc, par exemple).

La check-list de l'article tient en quatre questions. Le plan tient-il sous le siècle multi-pays ? Si les échecs sont des blocs inflationnistes, la réponse est dans l'inventaire d'indexation, pas dans plus de capital. Le millésime 1966 est-il traversé ? La dérive personnelle est-elle budgétée ? Et l'indexation du plancher de la phase à découvert est-elle organisée (linkers, échelle) ou seulement espérée ?

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§