Les régimes de marché : croissance × inflation, sticky bears

Les rendements des marchés ne tombent pas d'une urne homogène. Ils sont produits par une économie qui traverse des saisons, longues de plusieurs années, pendant lesquelles presque tout se comporte différemment : la croissance des années 1990, la stagflation des années 1970, la déflation des années 1930, la décennie perdue japonaise. Ces saisons, les régimes de marché, sont la raison profonde de presque tout ce que les articles précédents ont constaté en surface : les grappes de mauvaises années (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité), les queues épaisses (Queues épaisses, crises et Student-t), l'insuffisance des tirages indépendants (Les pièges des simulateurs).

Et elles sont la clé de la question qui domine la partie portefeuille de ce livre : pourquoi un 60/40 classique, si robuste dans certaines décennies, se fait-il détruire dans d'autres, et que faut-il détenir pour survivre à toutes les saisons ? Cette page pose le cadre. D'abord la preuve que les régimes existent et persistent. Ensuite la grille croissance × inflation qui les classe, le langage commun de Browne, Dalio et de la recherche macro. Puis ce que chaque régime fait à chaque classe d'actifs. Enfin les deux conséquences pratiques : comment on modélise des régimes (les sticky bears) et comment on s'y prépare sans prétendre les prévoir.

Prospéritéactions, obligationsSurchauffematières 1res, orDéflationobligations longuesStagflationor, linkers, trendcroissance +croissance −inflation basseinflation hauteLes quatre régimes : un gagnant par saison
La grille croissance × inflation : chaque saison a ses gagnants. Le 60/40 ne couvre que la colonne de gauche ; la stagflation (bas-droite) est le trou de la défense classique et le cauchemar du rentier.

Les régimes existent : la preuve en trois faits§

Fait 1 : les marchés baissiers sont des épisodes, pas des accidents. Sur un siècle américain, les grands marchés baissiers d'actions (−20 % réel et plus) durent un à deux ans en médiane. Mais leur queue est longue : 1929-1932 (34 mois, −80 % réel), 1973-1974 (21 mois, −55 % réel en comptant l'inflation), 2000-2002 (30 mois), 2007-2009 (17 mois). Le retour au sommet réel précédent prend encore bien plus longtemps : 7 ans après 1974, 13 ans après 2000, plus de 30 ans au Japon après 1990. Un monde i.i.d. produirait des baisses de cette ampleur, mais pas ces durées. L'enchaînement persistant d'années médiocres est la signature des régimes.

Fait 2 : la volatilité et les corrélations changent d'état. La volatilité fait des grappes : des années entières à 25 % d'agitation succèdent à des années à 10 %. La corrélation entre actions et obligations change même de signe selon le régime. Elle a été négative de 2000 à 2021, quand les obligations amortissaient les krachs d'actions : c'était l'âge d'or du 60/40. Elle redevient positive dans les décennies inflationnistes, comme dans les années 1970 et brutalement en 2022 : actions −20 %, obligations longues −30 %, la pire année du 60/40 depuis un siècle. Ce basculement de corrélation est le fait de marché le plus important pour un rentier moderne, car toute la protection « classique » de son portefeuille en dépend (Les obligations en retrait : types, durée, rôle exact).

Fait 3 : l'économétrie le confirme. Depuis Hamilton (1989), les modèles à changement de régime (chaînes de Markov cachées) battent les modèles homogènes pour décrire les rendements. Les données préfèrent une description en états persistants (expansion/récession, calme/crise), avec de faibles probabilités de transition. On ne sort pas d'un régime facilement, on y colle. C'est exactement la structure qu'empruntent les modèles de stress de séquence (Rendre un Monte-Carlo pertinent (blending, régimes, stress)).

D'où viennent ces régimes ? De ce que l'économie elle-même a des états persistants. Les cycles de crédit et d'endettement se construisent sur des années. Les politiques monétaires corrigent avec retard, puis surcorrigent. Les récessions s'auto-entretiennent (licenciements → moins de demande → licenciements). Et la psychologie collective amplifie tout : l'euphorie fabrique les valorisations chères (Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait), la peur fabrique les planchers. Les marchés héritent de la persistance du monde réel qu'ils actualisent.

La grille croissance × inflation : les quatre saisons§

Pour classer les régimes, le cadre le plus fécond croise deux surprises macroéconomiques : la croissance (au-dessus ou en dessous des attentes) et l'inflation (idem). Quatre quadrants, quatre saisons, chacune avec ses gagnants et ses victimes. C'est le langage commun d'Harry Browne (le Permanent Portfolio, 1981), de Ray Dalio (l'All-Weather, années 1990) et de la recherche macro moderne (Les portefeuilles tous-temps : Browne, All-Weather, Golden Butterfly, Dragon).

RégimeCroissanceInflationCe qui gagneCe qui souffreÉpisodes types
Prospérité (désinflation boom)+Actions, obligations, tout ce qui est longOr, cash (coût d'opportunité)1982-1999, 2009-2021
Surchauffe / inflation++Matières premières, or, actifs réels, linkersObligations nominales, actions chères1965-1969, 2021-2022
Stagflation+Or, linkers, cash rémunéré, TSMOMTout le reste : actions et obligations1973-1981, le cauchemar du rentier
Déflation / bustObligations d'État longues, cashActions, crédit, immobilier, matières premières1929-1938, Japon 1990s, 2008

Trois lectures de cette grille valent la peine d'être détaillées.

Le 60/40 est un pari sur la colonne de gauche. Actions et obligations nominales gagnent ensemble en prospérité et se couvrent mutuellement en déflation (les obligations montent quand les actions krachent, 2008). Mais la ligne inflationniste les frappe ensemble : l'inflation détruit la valeur réelle des coupons obligataires et comprime les multiples d'actions. Un portefeuille classique n'est donc pas « diversifié » au sens des régimes. Il est diversifié à l'intérieur de deux quadrants sur quatre. Tant que l'inflation dort (1982-2021), personne ne s'en aperçoit. 2022 a été la piqûre de rappel générationnelle.

Le pire quadrant du rentier est la stagflation, et ce n'est pas un hasard si le pire millésime est 1966. Relisez Bengen, l'étude Trinity et la naissance du taux de retrait sûr avec la grille en main. Le retraité de 1966 n'a pas subi un krach, il a subi quinze ans de quadrant hostile : actions réelles nulles, obligations laminées par l'inflation, retraits indexés qui gonflaient pendant que tout le reste rétrécissait (Inflation et taux de retrait : le lien exact). La stagflation cumule les trois plaies du rentier : rendements réels négatifs sur les deux actifs classiques, retraits qui montent, et durée. C'est le régime contre lequel un portefeuille de retrait doit être explicitement armé : or, obligations indexées, actifs réels, stratégies de tendance (L'or dans un portefeuille de retrait, Les obligations indexées sur l'inflation, Managed futures et suivi de tendance).

Aucun actif ne gagne partout, mais chaque régime a ses gagnants. C'est le fondement logique des portefeuilles tous-temps. Plutôt que de maximiser le rendement du quadrant probable (le réflexe de l'accumulation), on détient en permanence au moins un actif gagnant par quadrant, et on laisse le rééquilibrage vendanger les rotations (Les portefeuilles tous-temps : Browne, All-Weather, Golden Butterfly, Dragon, Les actifs défensifs : panorama et rôles). Le coût est un rendement espéré central plus faible. Le gain est une distribution resserrée, exactement l'échange que récompense la mathématique du retrait (Moyenne arithmétique, moyenne géométrique et volatility drag, Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité).

Modéliser des régimes : comment on s'y prend, et pourquoi§

La conséquence directe des régimes pour la simulation a déjà été posée (Rendre un Monte-Carlo pertinent (blending, régimes, stress)). Résumons-la du point de vue des saisons, car c'est ici qu'elle se justifie.

Le stress de séquence est une machine à régimes minimaliste. Deux états, normal et baissier. Des transitions collantes, calibrées pour que le marché baissier occupe environ une année sur cinq, par épisodes d'à peu près trois ans. Une volatilité amplifiée dans le marché baissier, et une moyenne de long terme préservée. C'est Hamilton réduit à l'os : juste assez de structure pour restituer la propriété des régimes qui tue les rentiers, la persistance des mauvaises passes, sans prétendre modéliser la macro. L'écart entre le scénario central et le stress mesure votre exposition à cette persistance.

Le broad-sample contient les régimes en vrai. Le bootstrap par blocs de pays entiers du modèle broad-sample (Fenêtres historiques, bootstrap, paramétrique : trois familles de modèles) fait traverser à vos trajectoires de vraies stagflations (le Royaume-Uni des années 1970), de vraies déflations (les années 1930), de vrais décrochages nationaux (le Japon), avec les corrélations actions-obligations de chaque époque. C'est le seul modèle courant où la ligne inflationniste de la grille existe à l'état natif. D'où son rôle de juge de paix pour les portefeuilles trop « colonne de gauche » (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial).

La décennie perdue est un quadrant devenu scénario. Le régime « bust long » isolé et poussé à sa durée japonaise : c'est le crash-test du quadrant sud, à rendre survivable (Traverser un marché baissier en retraite : le playbook).

Ce qu'aucun de ces modèles ne cherche à capturer : la rotation fine des classes d'actifs d'un quadrant à l'autre, puisque le portefeuille est agrégé avant tirage. La grille des régimes sert en amont, au moment de composer le portefeuille. La simulation teste ensuite la robustesse de la composition retenue. Les deux étages se complètent : composer avec la grille, éprouver avec les modèles.

Ce que les régimes changent à la conduite du plan§

Au-delà du portefeuille et du modèle, trois conséquences de pilotage.

Les traversées se comptent en années, budgétez-les ainsi. Un coussin de liquidités (cash buffer) dimensionné pour « un krach » (18 mois) est dimensionné pour le mauvais objet : sur le 60/40 réel américain, la traversée médiane dure 32 mois, et les quatre pires depuis 1953 ont toutes dépassé trois ans, jusqu'à plus de dix ans pour la stagflation des années 1970. C'est l'ordre de grandeur qui doit calibrer le coussin et les règles de flexibilité (Le matelas de liquidités : taille, coût, vrai rôle, Consommer et recharger un buffer : les règles qui marchent, La flexibilité : mythe et réalité). Il faut tenir un régime, pas amortir une secousse.

Le régime d'entrée en retraite mérite un regard, pas une obsession. Partir en fin de prospérité euphorique (valorisations chères, Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait) ou au creux d'un bust purgé n'expose pas au même risque de séquence. D'où l'utilité de situer d'abord le point de départ, valorisations du jour replacées dans leur siècle, avant de dérouler la moindre projection. Mais on ne choisit pas son régime de départ, on choisit ses marges (Accumulation, transition, retrait : les trois vies d'un plan FIRE).

Ne confondez pas régime et bruit. Une année à −15 % n'est pas un changement de régime, et le pilotage écrit (Quand s'inquiéter, quand laisser courir) doit résister à la tentation de « voir » un 1973 dans chaque correction. Les régimes se reconnaissent à leur persistance macro (inflation installée, récession déclarée), pas aux gros titres d'un trimestre. Le plan qui réagit à chaque pseudo-régime fait pire que le plan rigide. C'est tout l'intérêt de seuils quantitatifs décidés à froid.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§