Bengen, l'étude Trinity et la naissance du taux de retrait sûr

Avant 1994, la question « combien puis-je retirer de mon portefeuille chaque année ? » recevait une réponse fausse avec une belle constance : « le rendement moyen, voyons ». Actions à 10 % historiques, donc retirez 8 %, disaient sans rire des professionnels du conseil.

William Bengen, puis l'étude Trinity, ont démontré pourquoi cette réponse ruine les gens, et inventé la méthode qui structure encore tout le domaine : rejouer l'histoire. Cette page raconte ce que ces travaux fondateurs ont réellement établi, comment leur méthode fonctionne, ce qu'elle a de génial et ce qu'elle a de daté.

C'est un article d'histoire des idées autant que de technique : les concepts introduits ici (millésime, SAFEMAX, taux de succès) servent dans tout le reste du livre.

Le contexte : pourquoi la réponse « rendement moyen » ruine§

L'intuition « les actions font 10 %, je peux retirer 8 % » commet deux fautes qui se cumulent.

La première : confondre moyenne arithmétique et croissance réellement composée. La volatilité fait que le portefeuille croît moins vite que sa moyenne annuelle (Moyenne arithmétique, moyenne géométrique et volatility drag), et l'inflation retranche encore 2 à 3 points. Le vrai moteur d'un portefeuille équilibré est un rendement réel géométrique de l'ordre de 3 à 5 %, pas 10.

La seconde, plus meurtrière : un retraité qui retire un montant fixe vend davantage de parts quand les cours sont bas. Deux séquences de rendements de même moyenne donnent alors des fortunes opposées selon que les mauvaises années arrivent au début ou à la fin (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). La moyenne ne dit presque rien ; l'ordre dit presque tout.

Au début des années 1990, Bengen, ingénieur du MIT reconverti en conseiller financier, voit arriver des clients à qui l'on a servi le « 8 % ». Plutôt que d'opposer une autre opinion, il fait ce que personne n'avait publié. Il teste.

Bengen 1994 : la méthode des millésimes§

L'idée est d'une simplicité lumineuse. Prenez les données annuelles américaines depuis 1926 (actions S&P, obligations d'État à moyen terme, inflation ; Bengen utilise les données Ibbotson). Fabriquez un retraité fictif partant le 1er janvier 1926 avec un portefeuille 50/50 et un retrait initial de, disons, 4 % indexé sur l'inflation. Déroulez année après année : rendement, retrait, rééquilibrage. Notez combien d'années le portefeuille survit. Recommencez pour un départ en 1927, 1928... chaque année de départ est un millésime (une cohorte, le « retirement cohort » d'ERN). Puis recommencez tout pour d'autres taux de retrait.

Le résultat tient dans un graphique resté célèbre : la durée de survie du portefeuille par millésime, pour chaque taux. À 3 %, tous les millésimes dépassent 50 ans. À 4 %, le pire millésime tient 33 ans, et tous tiennent au moins 30 ans. À 5 %, les départs de la fin des années 1960 s'épuisent en ~20 ans. À 6 %, des dizaines de millésimes échouent avant 20 ans.

Bengen baptisera plus tard SAFEMAX le taux maximal qui survit à tous les millésimes sur l'horizon choisi : environ 4,15 % pour 30 ans en 50/50. Et il identifie les trois pires époques pour partir : 1929 (déflation et krach), 1937, et surtout 1966, non pas le pire krach, mais la pire combinaison, quinze ans de marché réel nul avec une inflation qui gonfle les retraits. Leçon capitale : l'ennemi du rentier n'est pas le krach spectaculaire, c'est l'érosion réelle prolongée (Inflation et taux de retrait : le lien exact).

Ses articles suivants (1996-2006) complètent le cadre. L'allocation optimale se situe entre 50 et 75 % d'actions, car descendre plus bas abaisse le taux sûr : les obligations seules ne résistent pas à l'inflation. Ajouter des petites capitalisations (small caps) remonte le SAFEMAX, à 4,3 % en 1997 avec 30 % de la poche actions en small caps, puis à 4,5 % en 2006 avec une palette d'actifs plus large. Et l'horizon compte, ~4,15 % pour 30 ans, mais ~3,5 % seulement pour du très long.

Trinity 1998 : du plancher à la probabilité§

Quatre ans plus tard, trois professeurs de finance de la Trinity University (Texas), Philip Cooley, Carl Hubbard et Daniel Walz, publient « Retirement Savings: Choosing a Withdrawal Rate That Is Sustainable ». Même méthode de rejeu, mais un déplacement conceptuel : au lieu du taux plancher qui survit à tout (le SAFEMAX de Bengen), ils publient une grille de taux de succès. Pour chaque combinaison taux de retrait × allocation × horizon, elle donne le pourcentage des fenêtres historiques où le portefeuille finit avec un solde positif.

Un extrait de la grille (chiffres de la mise à jour de 2011, retraits indexés sur l'inflation, données 1926-2009) :

Taux initial100 % actions, 30 ans75/25, 30 ans50/50, 30 ans25/75, 30 ans
3 %100 %100 %100 %100 %
4 %98 %100 %96 %80 %
5 %80 %82 %67 %31 %
6 %62 %60 %51 %22 %

Trois enseignements durables sortent de cette grille. D'abord la falaise. Entre 4 et 5 %, le succès s'effondre : le sujet est non linéaire, et c'est pour cela que « juste un peu plus » de retrait coûte si cher. Ensuite l'effet d'allocation, asymétrique : trop peu d'actions est bien plus dangereux que trop (le 25/75 échoue une fois sur cinq là où le 75/25 n'a jamais failli). Enfin, la notion même de « taux de succès ». C'est Trinity qui installe la probabilité de ruine comme langue commune du domaine, celle que parlent tous les simulateurs modernes (La probabilité de ruine : la lire, la choisir, ne pas la subir).

LA FALAISE DE TRINITYEntre quatre et cinq pour cent, le sol se dérobePart des retraites de trente ans qui sont allées au bout, taux de retrait par taux de retrait0 %25 %50 %75 %100 %3 %4 %5 %6 %7 %8 %taux de retrait initial, indexé sur l'inflation ensuite →la falaise100 % actions75 / 2550 / 5025 / 75à partir de 4,50 %, le 100 % actionsrepasse devant le 75/25Un point de retrait en plus, de 4 à 5 %, coûte 20 points de succès au 75/25 ; le point précédent n'en coûtait que 2.Recalcul maison sur le panel Jorda-Schularick-Taylor des États-Unis (rendements réels annuels, actions et obligations d'État,1872-2020), soit 120 fenêtres glissantes de trente ans. Aucun chiffre publié par Trinity n'est repris ici :l'étude d'origine porte sur 1926-1995 et en nominal pour partie, quand ce panel remonte un demi-siècle plus haut et reste réel.Retrait fixe pris en début d'année, part du capital de départ, tenu en pouvoir d'achat, rééquilibrage annuel des deux jambes.L'échantillon plus profond durcit le verdict : à 4 %, le 75/25 échoue deux fois sur cent ici, jamais chez Trinity, et le 25/75échoue une fois sur quatre là où le texte dit une sur cinq. L'asymétrie, elle, est intacte : trop peu d'actions reste bien plus dangereux que trop.
La grille de Trinity refaite maison, sur un siècle et demi de données américaines plutôt que sur ses soixante-dix ans : la part des retraites de trente ans qui vont au bout, taux de retrait par taux de retrait. Le décrochage entre 4 et 5 % est la falaise ; l'écartement des courbes en bas de l'image est l'asymétrie d'allocation ; et passé 4,50 %, le 100 % actions repasse devant le 75/25, ce qui est la même leçon lue là où elle surprend.

Ce que les fondateurs n'avaient pas (encore) vu§

Lire Bengen et Trinity aujourd'hui, c'est admirer la méthode et mesurer le chemin parcouru depuis. Les angles morts, tous traités ailleurs dans ce livre, dessinent le programme de la recherche moderne :

Aucun de ces points n'est une réfutation. La méthode des millésimes est toujours debout ; ce sont ses entrées et son cadre qu'on a élargis. Bengen lui-même n'a cessé d'actualiser son chiffre, à la hausse pour le retraité américain classique de 65 ans avec un portefeuille plus diversifié, tout en rappelant qu'il dépend du cadre. Quand vous entendez « la règle des 4 % est morte » ou « le 4 % est trop timide », la bonne question est toujours : dans quel cadre, pour quel horizon, avec quelles marges ?

Refaire Bengen vous-même§

C'est l'un des grands mérites pédagogiques de la méthode. Elle se refait. Les simulateurs historiques classiques, FICalc et cFIREsim en tête, rejouent la logique des millésimes sur les indices américains longs, taux de retrait par taux de retrait. Les outils qui savent lire un portefeuille réel, comme pofo, la rejouent sur l'historique de vos propres lignes et rendent le verdict départ par départ. Dans les deux cas, l'exercice vaut la peine. Voir son plan traverser 1966 ou 2000 rend le risque de séquence plus concret que n'importe quelle probabilité.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§