Les rendements attendus prospectifs

Toute la mécanique d'un plan de retrait repose sur un nombre que personne ne connaît : le rendement réel que vos actifs produiront pendant les décennies à venir. Face à cette inconnue, deux postures s'affrontent.

D'un côté le rétroviseur : « les actions ont fait 7 % réel depuis 1900, je mets 7 % ». De l'autre l'approche prospective. Elle estime ce que les prix, les rendements courants et les fondamentaux d'aujourd'hui permettent d'espérer. C'est le métier des « capital market assumptions » (CMA), les hypothèses de rendement à long terme que publient chaque année Vanguard, Morningstar, BlackRock, Research Affiliates, GMO, AQR et les grands fonds de pension.

Cette page défend cinq idées. Le rétroviseur est le pire des deux, surtout pour un rentier. Les prévisions prospectives se fabriquent simplement, et vous saurez refaire le calcul vous-même sur un coin de table. Les fourchettes actuelles portent un message clair. Leur précision est médiocre, mais bien meilleure que celle de l'alternative. Et tout cela se traduit en paramètres de simulation sans empiler les prudences en double. À la fin, vous saurez produire et défendre votre μ.

Pourquoi le rétroviseur trompe, et doublement pour un rentier§

L'argument anti-rétroviseur tient en trois constats.

Premier constat : le passé long contient son propre biais. Les « 7 % réels des actions » sont déjà un arrondi généreux, Dimson-Marsh-Staunton mesurant 6,6 % par an pour les actions américaines de 1900 à 2025. Ils sont surtout américains (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial) et incluent un vent arrière non répétable : sur le siècle, le CAPE américain est passé de moins de 20 à plus de 40, et les taux réels ont fini en baisse séculaire. Une partie de la performance historique est une revalorisation ponctuelle, pas un rendement d'exploitation. Le monde entier hors États-Unis a fait ~4,5 % réel sur la même période, et c'est déjà avec des survivants.

Deuxième constat : le passé court est encore pire. Se caler sur les 10 à 20 dernières années de ses fonds est le réflexe naturel, et c'est aussi ce que ferait naïvement un simulateur ajusté sur votre historique. Mais cette fenêtre est particulière. C'est précisément celle qui vous a amené à la cible, donc une fenêtre probablement favorable. C'est le raisonnement qui a fait partir des générations d'épargnants en retraite avec des hypothèses de bulle. Un bon modèle se défend contre ce biais par le blending (mélange) : les paramètres ajustés sur votre portefeuille sont tirés vers un prior mondial prudent, d'autant plus fortement que l'horizon dépasse l'historique disponible (Rendre un Monte-Carlo pertinent (blending, régimes, stress)).

Troisième constat, spécifique au rentier : l'erreur est asymétrique dans le temps. Pour un épargnant, se tromper d'un point de rendement espéré décale la date d'arrivée. Pour un rentier, le rendement des dix premières années domine le sort du plan (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité), et c'est exactement l'horizon où les mesures de valorisation ont leur pouvoir prédictif maximal (Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait). Ignorer l'information prospective, c'est jeter le seul éclairage disponible sur la décennie qui décide.

Comment se fabrique une prévision : les briques§

Toutes les CMA sérieuses, malgré leurs méthodes différentes, reviennent à la même décomposition dite « building blocks » (Bogle l'avait popularisée dès 1991) : le rendement d'un actif = ce qu'il distribue + sa croissance + l'effet de sa valorisation. Détaillons classe par classe, car vous pouvez faire ce calcul vous-même.

Obligations : lisez l'étiquette. L'espérance de rendement nominal d'une obligation, ou d'un fonds obligataire de duration constante, est à peu près son rendement à l'échéance courant (YTM), mesuré à son horizon de duration. C'est la seule classe d'actifs dont l'espérance est presque observable. La corrélation historique entre le YTM de départ et le rendement réalisé à 10 ans avoisine 0,9 sur l'agrégat obligataire américain. Pour le rendement réel, retirez l'inflation anticipée (le point mort d'inflation), ou lisez directement le rendement réel des obligations indexées (Les obligations indexées sur l'inflation). Exemple : une OAT ou un Bund 10 ans à ~3 %, un point mort à ~2 %, cela donne ~1 % réel. Les TIPS américains, eux, affichent ~2 % réel tel quel. Conséquence importante, l'espérance obligataire bouge beaucoup avec les taux. Celle de 2021 (taux réels négatifs, donc espérance réelle négative garantie) n'a rien à voir avec celle de 2024-2026 (~1,5-2 % réel). Un plan calibré sur « les obligations font 5 % », leur moyenne nominale historique gonflée par la désinflation de 1982-2021, est calibré sur un monde disparu.

Actions : trois briques. Le rendement réel se décompose en trois termes. D'abord le rendement de distribution, dividendes plus rachats nets, soit ~2-2,5 % pour le S&P actuel et ~3 % pour l'Europe (le chiffre européen est le seul dividende ; rachats comptés de la même façon, il lirait un peu plus haut). Ensuite la croissance réelle des bénéfices par action, ~1,5-2 % de tendance longue, davantage dans les phases d'expansion des marges, mais les marges ne montent pas jusqu'au ciel. Enfin la variation de valorisation, le terme disputé : 0 si l'on suppose les multiples stables, négatif si l'on parie sur un retour partiel vers des CAPE plus normaux. Avec les chiffres de 2024-2026, les actions américaines donnent ~2,25 + 1,75 + (0 à −1,5) = 2,5 à 4 % réel. Les actions non américaines, moins chères et au rendement de distribution plus élevé, donnent 4 à 6 % réel. Vous venez de refaire, à un point près, les tables de Vanguard et de Research Affiliates.

Monétaire et or. Le cash suit le taux directeur réel, autour de 0 à 1 % réel en zone euro. Il varie avec le cycle, et son espérance de long terme tourne autour de 0. L'or, lui, n'a ni coupon ni bénéfices : son espérance réelle de très long terme est proche de 0 à 1 %. Ce n'est pas ce qu'on lui demande, car il se paie en espérance ce qu'il rend en couverture de régimes (L'or dans un portefeuille de retrait, Les actifs défensifs : panorama et rôles).

RENDEMENTS ATTENDUSL'espérance d'une obligation est affichée, celle d'une action se construit0 %2 %4 %6 %classe d'actifsespérance réelleActions USS&P 500, conditions 2024-20262,251,750 à −1,5terme de valorisation2,5 à 4,0 %Actions hors USEurope, Japon, émergents3,001,75−0,75+1,254,0 à 6,0 %Obligations euroOAT ou Bund 10 ans, nominal3,20−2,0inflation anticipée1,2 %Monétaire eurotaux directeur réel0,5une seule brique, et elle suit le cycle0 à 1 %Orni coupon ni bénéficesrien à empiler : le chiffre est une hypothèse, pas une lecture0 à 1 %distributioncroissance des bénéficesBriques pleines : ce que les prix affichent déjà. Sous la barre, le terme de valorisation, le seul disputé, qui porte toute la fourchette.
Les cinq classes de cette section, décomposées avec les chiffres de l'article (conditions 2024-2026). Les briques pleines se lisent dans les prix du jour ; sous la barre, le terme de valorisation, le seul disputé, porte toute la largeur de la fourchette. Le nombre de briques descend de trois pour une action à zéro pour l'or.

Qui publie quoi, et ce que disent les fourchettes§

Le paysage des prévisionnistes, avec leurs méthodes et leurs biais connus :

MaisonMéthode dominanteStyleOù la trouver
Vanguard (VCMM)Modèle stochastique, fourchettes à 10 ansCentriste, publie des intervalles honnêtesRapport annuel « economic and market outlook » (gratuit)
Morningstar (ex-Ibbotson)Building blocks + valorisationCentriste ; alimente son étude SWR annuelle« State of Retirement Income » (gratuit)
Research AffiliatesRetour à la moyenne des valorisationsStructurellement prudent sur les actifs chersAsset Allocation Interactive (gratuit, interactif, par pays)
GMORetour à la moyenne agressif à 7 ansLe plus pessimiste sur les actifs chers ; historique de sous-estimation des bulles... et de leur éclatementLettres trimestrielles (gratuit)
AQRPrimes de risque théoriques + valorisationsRigueur académique ; « Capital Market Assumptions » annuellesPapers (gratuit)
BlackRock, JP Morgan, banquesCMA institutionnelles à 10-15 ansPlutôt lisses, usage allocation d'actifs« Long-Term Capital Market Assumptions » (gratuit)
Fonds de pension (ex. néerlandais, canadiens)Hypothèses réglementaires prudentiellesLa borne engageante : ils paient s'ils se trompentRapports actuariels publics

Ce tableau appelle trois lectures. D'abord la convergence des ordres de grandeur dans la zone 2024-2026 : actions américaines 2 à 4,5 % réel selon le poids donné au retour des valorisations vers leur moyenne, actions internationales 4 à 6 %, obligations de qualité 1,5 à 2,5 % réel, cash ~0,5 %. Cela fait un 60/40 mondial autour de 2,5 à 3,5 % réel géométrique. Ensuite la dispersion résiduelle. Entre GMO et la plus optimiste des banques, il y a couramment 3 points d'écart sur les actions américaines. Personne ne « sait », et un plan qui exige de trancher entre eux au point près est un plan trop tendu. Enfin le signal des institutions engagées. Les taux d'actualisation réels des grands fonds de pension (2,5-4,5 % réel pour des portefeuilles diversifiés incluant une part d'actifs illiquides) marquent une borne haute raisonnable de ce que des professionnels acceptent de promettre. Un particulier qui met 6 % réel dans son simulateur promet plus que CalPERS (le fonds de pension des fonctionnaires de Californie, l'un des plus gros investisseurs institutionnels du monde), qui retient 6,8 % nominal pour une inflation de 2,5 %, soit environ 4,2 % réel.

Le cas Morningstar mérite un paragraphe, car il boucle directement sur le taux de retrait. Chaque année depuis 2021, « The State of Retirement Income » recalcule le taux de retrait initial recommandé (30 ans, 90 % de succès, portefeuille équilibré) à partir de ses rendements prospectifs. La série est éloquente : 3,3 % en 2021 (marchés chers, taux nuls), 3,8 % en 2022 (les valorisations avaient dégonflé), 4,0 % en 2023 (taux obligataires restaurés), 3,7 % en 2024 (actions redevenues chères), puis 3,9 % dans l'édition 2025, parue en décembre 2025. Cette dernière hausse ne vient pas des marchés, et Morningstar le dit noir sur blanc : la maison a changé la méthode de ses hypothèses de rendement, qui combinent désormais sa lecture d'ensemble des marchés et l'avis de ses analystes actions, société par société. À méthode inchangée, son 50/50 serait ressorti à 3,6 %. Le chiffre bouge, et c'est le message le plus profond de l'exercice. Le taux de retrait soutenable n'est pas une constante universelle, mais une fonction des conditions d'entrée (Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait) et de la méthode qui les traduit, et une maison sérieuse assume de le republier chaque année. Utilisez leur dernier millésime comme deuxième avis gratuit sur votre propre calibration (Les guardrails modernes (Morningstar) : l'état de l'art pour leur cadre complet). Corrigez l'horizon avant de comparer : leur 3,9 % vaut pour trente ans, et cinquante ans en retirent encore 0,6 à 0,7 point (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans), ce qui ramène à la zone de 3 à 3,5 % que ce livre prend comme point de départ d'un FIRE long.

RENDEMENTS ATTENDUSLe taux « sûr » de Morningstar bouge avec les conditions d'entréetaux de retrait initial recommandé, en % (30 ans, 90 % de succès)la fourchette de travail du livre : 3 à 3,5 %3,03,54,0la règle des 4 %3,3 %taux nuls,actions chères3,8 %valorisationsdégonflées4,0 %taux obligatairesrestaurés3,7 %actionsredevenues chères3,9 %méthode revue,pas les marchés3,6conditions d'entrée : le CAPE de Shiller au 30 septembre, date d'arrêté de chaque édition37,6202128,2202230,8202335,7202438,62025Le CAPE n'est qu'une des deux conditions : 2023 monte grâce aux taux obligataires restaurés, pas aux actions.2025 monte pour une autre raison encore : à méthode 2024 inchangée, le 50/50 sortait à 3,6 % (tireté).
Le taux de retrait initial recommandé par « The State of Retirement Income », millésime par millésime (30 ans, 90 % de succès, portefeuille équilibré), au-dessus d'une bande qui donne le CAPE de Shiller au 30 septembre, la date d'arrêté des données de chaque édition. Quatre marches sur cinq suivent les conditions d'entrée ; la cinquième vient d'un changement de méthode.

Injecter tout cela dans un simulateur, sans double-compter la prudence§

Un simulateur complet propose quatre mécanismes qui touchent à l'espérance de rendement, et le piège le plus courant du planificateur consciencieux est de les empiler :

  1. Le μ ajusté sur votre historique, puis mélangé vers un prior mondial prudent (μ 4,5 % arithmétique, σ 13 %, df 4), le poids du prior croissant avec le déficit d'historique face à l'horizon. C'est déjà une correction anti-rétroviseur, et elle s'applique sans que vous ayez rien à saisir.
  2. Le même prior pris tel quel, qui réécrit les trois paramètres avec les seules valeurs du siècle mondial (~3,5 % réel géométrique) : la même prudence poussée à fond, sans rien accorder à vos propres données.
  3. L'ancre CAPE, qui remplace la moyenne, et elle seule, par l'estimation qu'implique le CAPE du jour (~1/CAPE pour la brique actions) : la correction prospective de cette page, automatisée.
  4. Les modèles de données (fenêtres historiques, bootstrap par blocs, siècle des 16 pays développés), qui ignorent vos paramètres et rejouent des rendements observés : la borne empirique, indépendante de toute calibration.

Les trois premiers sont des façons concurrentes de calibrer le même modèle central (Rendre un Monte-Carlo pertinent (blending, régimes, stress)). Le quatrième n'est pas une calibration, c'est un juge. Rares sont les outils qui offrent les quatre. TPAW Planner dérive ses espérances d'actions du CAPE du jour, pofo mélange les paramètres vers un prior mondial et affiche les modèles de données à côté du central, et beaucoup d'autres se contentent d'un μ que vous saisissez vous-même, sans filet.

La discipline recommandée est simple : choisissez une calibration centrale et assumez-la, puis lisez les autres comme des bornes. Concrètement, trois voies. Soit vous faites confiance au blending automatique (un défaut raisonnable). Soit vous entrez à la main votre μ building-blocks (l'exemple ci-dessus). Soit vous adoptez l'ancre CAPE (l'équivalent automatisé du building-blocks pour la brique actions). Mais adopter l'ancre CAPE, puis baisser encore μ à la main, puis ne juger le plan que sur le modèle du siècle mondial, c'est compter la même prudence trois fois. Le plan exigera alors des années de travail superflues, ce qui est aussi une erreur de planification (Le syndrome de l'année de plus). La prudence se budgète comme le reste.

Notez enfin ce que l'exercice prospectif ne remplace pas. La volatilité et les queues (σ, df) ne se lisent pas dans les valorisations. Elles viennent de l'histoire et de la structure du portefeuille, et un modèle sérieux les ajuste sur l'historique de vos fonds (Queues épaisses, crises et Student-t). L'espérance dit où mène la route en moyenne. σ et df disent à quel point le trajet secoue, et pour un rentier, les deux comptent presque autant l'un que l'autre (Moyenne arithmétique, moyenne géométrique et volatility drag).

Les erreurs de manipulation courantes§

Confondre les conventions. Un « 5 % » peut être arithmétique ou géométrique, réel ou nominal, brut ou net : les CMA publiées mélangent les conventions d'une maison à l'autre (Vanguard publie du nominal géométrique à 10 ans, AQR du réel, Research Affiliates du réel). Convertissez tout en réel géométrique avant comparaison, puis en arithmétique (+σ²/2) pour le paramètre μ. Les trois questions réflexes de Moyenne arithmétique, moyenne géométrique et volatility drag s'appliquent d'abord aux prévisionnistes.

Sur-réagir au millésime. Les CMA bougent chaque année, mais votre plan ne doit pas tanguer avec elles. Le bon rythme : une relecture à chaque revue annuelle (La revue annuelle : la check-list du rentier), une action seulement si le paysage a changé de régime (comme 2021 → 2023 pour les obligations), jamais au gré des +0,3/−0,3.

Oublier que le futur peut être pire que toutes les prévisions. Les CMA sont des espérances centrales : aucune ne « contient » 1929, le Japon de 1990 ou une guerre. C'est le rôle des autres modèles (stress de séquence, décennie perdue, siècle mondial) et des protections structurelles (Les portefeuilles tous-temps : Browne, All-Weather, Golden Butterfly, Dragon, La flexibilité : mythe et réalité). L'espérance prospective calibre le centre. Elle ne remplace ni les queues ni les marges.

Et l'inverse : le pessimisme perpétuel. GMO annonce des rendements américains quasi nuls depuis 2013. Qui l'a suivi à la lettre a manqué la meilleure décennie de l'histoire récente. La leçon n'est pas que « les pessimistes ont tort », car leur heure finit par arriver, comme 2000 et 2008 l'ont montré. Elle est ailleurs : ne confiez jamais le portefeuille aux prévisions, confiez-leur le plan (le taux, les marges, les attentes). La différence entre ces deux usages est exactement celle décrite pour le CAPE (Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait).

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§