D'où viennent les rendements : les primes de risque

Tout ce livre repose sur une hypothèse si fondamentale qu'on oublie de la regarder : un portefeuille d'actions et d'obligations rapporte quelque chose, durablement, au-dessus de l'inflation. Sans elle, pas de règle des 4 %, pas de FIRE, rien. Cet article la sort de l'ombre et pose les trois questions qui fâchent. Pourquoi les actions rapportent-elles plus que les obligations, et les obligations plus que le cash ? Qui paie ces écarts, et pourquoi continuerait-il de payer ? Et pourquoi certains actifs (l'or en tête) ne rapportent-ils rien en termes réels sans que ce soit un défaut ?

La réponse tient en un mot, la prime de risque, et en une discipline : chaque ligne de votre portefeuille doit pouvoir nommer la prime qu'elle récolte et la raison pour laquelle cette prime survivra à sa propre célébrité. Après lecture, vous saurez auditer un portefeuille ligne par ligne avec cette grille. C'est la meilleure défense connue contre les produits qui promettent du rendement sans dire qui le paie.

La prime actions : la plus grande, la mieux payée, la plus documentée§

L'écart de rendement entre les actions et le cash (la prime de risque actions) est le fait empirique central de la finance. Sur plus d'un siècle et dans tous les pays développés, il ressort entre 4 et 6 points par an en moyenne géométrique (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial pour l'échantillon mondial, moins flatteur que le seul cas américain). Composé sur trente ans, cet écart multiplie par trois à six le capital final du placement monétaire. C'est le moteur de tout plan FIRE.

Pourquoi existe-t-elle ? La théorie donne une réponse précise : ce qui compte n'est pas la volatilité en soi, mais la covariance avec les mauvais états du monde. Les actions s'effondrent pendant les récessions, quand les revenus baissent, quand le chômage monte, quand votre voisin vend sa maison, exactement quand un euro de plus aurait le plus de valeur. Un actif qui trahit dans ces moments doit offrir une compensation élevée pour trouver preneur. S'y ajoute le risque de désastre : les marchés actions nationaux peuvent perdre 80 à 100 % (Allemagne 1948, Japon 1945-1949, Russie 1917), et une part de la prime rémunère ces queues rarement observées mais jamais abolies (Queues épaisses, crises et Student-t, La diversification internationale (et le biais domestique)).

Fait remarquable, la prime observée est même trop grosse pour la théorie standard : c'est le célèbre « equity premium puzzle » (Mehra et Prescott, 1985), toujours débattu quarante ans après. Pour le rentier, le puzzle est plutôt une bonne nouvelle épistémique : une prime que la théorie peine à justifier entièrement par le risque a peu de chances d'être arbitrée à zéro, car personne ne peut « acheter » la disparition des récessions. Les meilleures raisons de la voir persister sont structurelles. L'aversion au risque humaine ne se met pas à jour. Les horizons courts des institutions les empêchent de porter le risque long. Et le stock mondial d'épargne cherche massivement la sécurité. La prudence honnête consiste à la projeter plus basse que l'histoire (3 à 4 points au-dessus du cash aux valorisations actuelles, Les rendements attendus prospectifs, Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait), pas à zéro.

La prime de terme, la prime de crédit, et les petites monnaies§

La prime de terme rémunère la détention d'obligations longues plutôt que de cash : le porteur accepte le risque de taux et, surtout, le risque d'inflation sur des flux nominaux fixes (Les obligations en retrait : types, durée, rôle exact). Historiquement, elle vaut 1 à 2 points, mais c'est la prime la plus instable du catalogue. Elle a été somptueuse pendant les quarante ans de désinflation 1981-2021. Elle est passée négative au creux de 2020, quand des obligations rendaient moins que le cash attendu et qu'on payait pour le privilège. Elle est redevenue positive depuis. La règle pratique : elle se lit en direct dans la pente de la courbe des taux, et un étage obligataire ne mérite sa place que quand elle existe (Return stacking, overlays et portable alpha applique ce critère à la lettre).

La prime de crédit rémunère le risque de défaut des obligations d'entreprises. Son point faible tient à sa petitesse une fois les défauts réalisés déduits : 0,5 à 1 point net pour l'investment grade (les bonnes signatures), guère plus pour le high yield (le haut rendement), avec une corrélation aux actions qui monte en flèche dans les crises (le défaut arrive en récession). C'est pourquoi ce livre traite le high yield en faux défensif (Les actifs défensifs : panorama et rôles) : il empile la prime actions et la prime de crédit dans le même mauvais état du monde, au prix obligataire.

La prime d'illiquidité (private equity, dette privée, immobilier non coté) rémunère l'impossibilité de vendre. Elle est réelle en théorie et souvent illusoire en pratique pour le particulier : les frais des véhicules accessibles la consomment, et le lissage comptable des valorisations la maquille en basse volatilité (L'immobilier dans un plan FIRE (résidence, locatif) pour le cas immobilier). Pour un rentier, dont le métier est précisément de vendre régulièrement, l'illiquidité est en outre un coût de premier ordre, pas un détail.

Les primes alternatives (trend, carry, value) ont leur chapitre (Global macro et primes alternatives, Managed futures et suivi de tendance, Les facteurs (Fama-French, value, momentum) en phase de retrait). Leur particularité est d'être partiellement comportementales : elles rémunèrent moins un risque macro qu'une erreur persistante des autres participants (sous-réaction, recherche de loterie, contraintes institutionnelles). C'est ce qui les rend à la fois précieuses (décorrélées des mauvais états du monde) et plus fragiles (une erreur peut s'apprendre, une contrainte peut sauter).

PRIMES DE RISQUECe que chaque risque paie au-dessus du cash0246points de rendement réel par an (ordres de grandeur historiques)Actions mondiales4 à 6Suivi de tendance (brut)2 à 4Terme (obligations longues)1 à 2Crédit IG (net des défauts)0,5 à 1Orpas de prime : une monnaie, pas un risque rémunéréCash (l'étalon)zéro réel par définition, négatif en répression
Les grandes primes, en points de rendement réel annuel au-dessus du cash (fourchettes historiques, avant frais et fiscalité). L'or et le cash n'offrent rien ici, par construction.

Pourquoi l'or ne rapporte rien (et pourquoi on en veut quand même)§

L'or est le contre-exemple pédagogique parfait. Pas de flux, pas de dividende, pas de coupon, personne à qui transférer un risque contre salaire : il n'y a pas de prime de risque de l'or, et son rendement réel séculaire est proche de zéro (L'or dans un portefeuille de retrait). Ce n'est pas un défaut caché, c'est sa définition. L'or n'est pas un actif de rendement, c'est une monnaie alternative dont le prix en euros monte quand la confiance dans les monnaies officielles baisse. On ne le détient pas pour sa prime (il n'en a pas) mais pour sa corrélation : il paie dans des états du monde (crises monétaires, répression financière, stagflation) où presque tout le reste trahit. Le même raisonnement, sans le millénaire d'historique, s'applique aux cryptomonnaies : zéro flux, zéro prime théorique, un pur pari monétaire et comportemental, ce qui interdit de les dimensionner comme des actifs de rendement dans un plan de retrait.

DOULEUR ET SALAIRECe qui est payé est ce qui fait mal au mauvais momentChaque actif : ce qu'il a rendu dans les dix pires années des actions (horizontal), ce qu'il paie au-dessus du cash (vertical)actifs à salaireor0246points/an−20 %−15 %−10 %−5 %0 %5 %douleur : rendement réel moyen dans les dix pires années des actions, en % par anla droite des salaires+4,2 ptsActions US (S&P 500)+5,8 ptsPortefeuille 60/40+4,8 ptsTreasuries 7-10 ans+2,2 ptsTreasuries 20 ans et ++1,8 ptsOr+3,8 ptsassurance, pas salaireCash (bons du Trésor 3 mois) : l'étalon, prime nulle par constructionLes actifs à salaire sont payés à proportion de ce qu'ils font perdre au mauvais moment ; l'or est payé sans douleur.Fenêtre commune du 31/12/1968 au 31/12/2025 (57 années civiles), bornée par l'or : avant 1968 son prix n'est pas libre.Douleur : rendement réel moyen de l'actif dans les dix pires années civiles des actions, déterminées dans cette fenêtre :2008, 1974, 2002, 2022, 1973, 1969, 1977, 2001, 1981, 2000. Prime : rendement réel annualisé moins celui du cash.Droite des moindres carrés sur les cinq actifs à salaire, or exclu (R² = 0,86). Séries déflatées par l'IPC américain :S&P 500 total return, Treasuries 7-10 et 20 ans et plus, 60/40 rééquilibré fin décembre, bons du Trésor 3 mois, or au comptant.L'or part du prix fixe de 35 dollars abandonné en 1971 : la fenêtre lui compte une revalorisation monétaire, pas un salaire.
Chaque actif sur les mêmes 57 années : ce qu'il a rendu dans les dix pires années des actions (horizontal, la douleur au mauvais moment) et ce qu'il a payé au-dessus du cash (vertical, le salaire). Les cinq actifs qui prétendent à une prime tiennent sur une droite. L'or est payé 4,2 points de plus que sa douleur ne le justifie, ce qui est une autre façon de dire qu'il ne récolte aucune prime : ce que la fenêtre lui compte est la revalorisation monétaire des années 1971-1980, pas un salaire.

Le cash ferme la marche : il est l'étalon (les primes se mesurent au-dessus de lui) et rapporte, en réel, à peu près zéro sur longue période, avec de longs épisodes négatifs quand la répression financière s'en mêle (L'inflation sur les dernières décennies : ce que 1914-2025 enseigne). Le détenir a un rôle (la manœuvre, Le matelas de liquidités : taille, coût, vrai rôle), mais il n'y a aucun rendement à en attendre.

L'audit de votre portefeuille, prime par prime§

La grille tient en trois questions par ligne : quelle prime cette position récolte-t-elle, qui la paie, et pourquoi le paiera-t-il encore dans vingt ans ? Voici les réponses pour les huit lignes que l'on rencontre le plus souvent chez un particulier. Les niveaux ont été donnés plus haut ; ce qui compte ici est le payeur et la raison de durer, les deux choses qu'un prospectus ne dit jamais.

La ligneQuelle primeQui la paiePourquoi elle tient
ETF mondePrime actionsL'économie réelle, par les profitsPersonne ne peut arbitrer les récessions
Obligations d'État longuesPrime de termeL'emprunteur qui veut de la dette longueTient quand la pente est là, la plus instable
Obligations indexées (linkers)Prime de terme, sans le pari d'inflationL'État, qui garde le risque d'inflationUn contrat indexé ne se périme pas
OrAucunePersonne, il n'y a aucun fluxRien à arbitrer, on achète une corrélation
TrendPrime comportementaleCeux qui sous-réagissent et les gérants contraintsComprimée par la publication, pas éteinte
Fonds thématiqueAucune au-delà des actions déjà détenuesVous, en fraisRien à tenir, la ligne double un risque déjà porté
Produit structuré à capital protégéConvexité vendue, crédit bancaire achetéVous, par les marges de l'émetteurDeux primes négatives ne s'arrangent pas
SCPI ou private equity grand publicPrime d'illiquiditéEn théorie le vendeur pressé, en pratique vousRéelle en théorie, mangée par les frais

Les trois dernières lignes sont le vrai rendement de l'exercice. Aucune ne récolte de prime nette pour vous, toutes se vendent très bien, et les repérer une fois pour toutes économise des années de performance.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§