Rentes et safety first : acheter un plancher

Toutes les règles de retrait vues jusqu'ici gèrent le même problème : faire durer un capital risqué plus longtemps qu'une vie de durée inconnue. La rente viagère, elle, dissout ce problème. Vous cédez un capital à un assureur. Il vous verse un revenu tant que vous êtes en vie, quoi qu'il arrive aux marchés et à votre longévité.

C'est l'actif le plus mal-aimé de l'épargne française, et le plus défendu par la théorie économique. Ce paradoxe a un nom, l'énigme de la rente (« annuity puzzle »). Il a aussi des explications sérieuses et une résolution pratique. La rente n'est pas un placement, et elle est médiocre à ce titre. C'est une assurance. Elle couvre le seul risque que ni le portefeuille ni les règles de retrait ne traitent vraiment : vivre très longtemps (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans).

Cet article suit un fil simple. D'abord la mécanique économique, avec les crédits de mortalité qui sont la vraie source de rendement du produit. Ensuite l'école safety-first, qui structure son usage : garantir le plancher, risquer le reste. Puis le cadre français concret, avec la rente d'assurance-vie et sa fiscalité douce, le PER, et le meilleur produit de rente du marché, le rachat de trimestres. Viennent enfin les vraies objections, l'inflation surtout en France, la question de savoir quand et combien passer en rente, et la façon de tester l'opération en simulation. Ce test piège quiconque n'a pas lu cette page, car la ruine affichée peut monter quand on passe en rente.

L'ÉCONOMIE DE LA RENTELe crédit de mortalité, et l'âge où il prend le dessusce que la mortalité du groupe verse aux survivants, en % du capital et par an024681077 à 81 ansla prime de risque cédée : 2,5 à 3,5 %/an0,7 %2,0 %5,5 %11 % à 92 ans60657075808590âge à l'achat de la renteÀ 65 ans, convertir un portefeuille en rente cède trois points de prime pour en toucher moins d'un.Après 80 ans, aucun portefeuille prudent ne réplique ce que verse la mortalité du groupe.
Le crédit de mortalité est la mortalité du groupe elle-même, ici sous une loi de Gompertz calée sur les rentiers (âge modal 91 ans). En face, ce que coûte l'opération : convertir un portefeuille de croissance en une promesse adossée à des obligations abandonne la prime de risque des actions, soit 2,5 à 3,5 points par an. Avant 77 ans, vous cédez plus que vous ne touchez. Après 81 ans, plus rien ne rivalise. La fenêtre d'achat classique ne vient pas d'une tradition commerciale, elle se lit sur ce croisement.

L'économie du produit, sans le folklore§

Une rente viagère immédiate se décompose simplement. On prend votre capital, on le convertit au taux technique (proche des taux obligataires du moment), on l'étale sur votre espérance de vie (table de mortalité prudente, TGH/TGF-05 en France), puis on retire les chargements de l'assureur (8-15 % de la valeur actuarielle, tout compris). Il en sort un « taux de conversion », c'est-à-dire le revenu annuel en pourcentage du capital versé. Les ordres de grandeur français récents, pour une rente non indexée sur une tête : ~4-4,5 % à 65 ans, ~5,5-6 % à 75 ans, ~7-8 % à 85 ans.

La lecture naïve compare ce taux au 4 % du portefeuille et conclut trop vite. La lecture correcte sépare trois composantes : le remboursement de votre propre capital, qui en est la plus grosse part, le taux d'intérêt, et les crédits de mortalité. Le portefeuille sait répliquer les deux premières. Il ne sait pas répliquer la troisième, et elle croît avec l'âge. D'où le principe pratique du produit. La rente ne bat le portefeuille que là où les crédits de mortalité sont gros, c'est-à-dire au grand âge, et pour le seul besoin qu'aucun actif ne couvre, le plancher à vie. L'acheter à 62 ans pour « faire du rendement » est une erreur. L'acheter à 78 ans pour garantir le socle en est rarement une.

Le résultat théorique est ancien et robuste (La théorie du cycle de vie : le socle académique du plan). Menahem Yaari (1965) a montré qu'un agent rationnel sans motif de legs devrait convertir en rente la totalité de sa richesse. La littérature moderne, une fois pris en compte les motifs de legs et les frictions, ramène l'optimum à une mise en rente partielle du plancher. C'est le fondement de l'école safety-first (Panorama des stratégies de retrait : la carte avant le territoire), que Wade Pfau a formulée pour les praticiens. Couvrez les dépenses essentielles par des revenus garantis à vie (pension + rente + échelle d'obligations, Les échelles d'obligations (et l'échelle de linkers)). Laissez le portefeuille ne porter que le confort et les projets, là où la variabilité est tolérable (La flexibilité : mythe et réalité). Le plan cesse d'être un pari unique. Il devient deux étages aux risques différents.

SAFETY FIRSTDeux colonnes qui doivent s'aligner : le besoin et sa sourceun couple de 74 et 72 ans, 1,1 M€, 38 k€ de plancher et 50 k€ de confort, k€ par anle plancher, 38le confort, 12Ce qu'il faut chaque annéepensions, 26rente viagère, 12portefeuille, 12Qui le paie, et avec quel risquele plancher,couvert à vieLe portefeuille de 874 k€ restant ne finance plus que 12 k€ par an, soit un taux de retrait de 1,4 %.La variabilité n'a plus de prise sur le plancher : elle ne peut plus toucher qu'aux voyages.
La doctrine safety-first tient dans l'alignement de ces deux colonnes. À gauche ce qu'il faut chaque année, à droite ce qui le paie, et une seule règle : les revenus garantis à vie doivent atteindre le trait du plancher, ni plus ni moins. Ce qui dépasse reste au portefeuille, où la variabilité ne menace que les projets. Remarquez ce que devient le portefeuille après l'opération : il ne sert plus que 1,4 % par an, un taux auquel plus aucune règle de retrait ne pose de problème.

Le cadre français : trois produits, dont un imbattable§

La rente viagère d'assurance-vie. La sortie en rente d'un contrat d'assurance-vie profite du régime fiscal le plus doux du paysage. La rente viagère à titre onéreux n'est imposée que sur une fraction de son montant, fixée par l'âge au premier versement : 50 % entre 50 et 59 ans, 40 % entre 60 et 69 ans, 30 % au-delà de 69 ans (plus prélèvements sociaux sur la même fraction). Une rente prise à 75 ans n'est donc imposée que sur 30 % de son flux. Combinée aux crédits de mortalité, elle est fiscalement très compétitive face aux retraits taxés d'un CTO (PFU, barème, abattements : l'imposition des retraits, PEA, assurance-vie, CTO : les enveloppes du rentier français).

Le PER. La sortie en rente y est une option, parfois une obligation pour les vieux compartiments. La fiscalité diffère : pour les versements déduits, la rente est à titre gratuit et imposée au barème après un abattement de 10 %. Le calcul se fait contrat par contrat. Retenez surtout ceci : le PER crée une rente possible sans nouvelle décision d'achat, ce qui contourne une partie du blocage psychologique.

Le rachat de trimestres et la surcote : la meilleure rente du marché. Voici le point le plus important de cette section pour un lecteur FIRE. Votre retraite légale est une rente viagère indexée sur l'inflation, à deux têtes via la réversion, garantie par l'État (FIRE et retraite légale : trimestres, AGIRC-ARRCO, décote). Or il existe des façons d'en acheter davantage : le rachat de trimestres, dit versement pour la retraite, et, pour qui prolonge un peu son activité, la surcote. Faites le calcul à chaque fois. Le « taux de conversion » implicite d'un rachat de trimestres bien choisi, déductible du revenu imposable qui plus est, bat très souvent de plusieurs points ce qu'un assureur privé offre pour le même euro. Et il porte sur un produit indexé qu'aucun assureur français ne vend à ce prix. C'est la rente à examiner en premier. La rente privée vient compléter, jamais remplacer.

L'annuity puzzle : pourquoi on n'en veut pas, et quand on a tort§

L'économie adore les rentes, les épargnants les fuient. Ce puzzle a des explications qui méritent d'être triées, car certaines sont rationnelles.

Les raisons rationnelles. Le motif de legs, d'abord : le capital de la rente disparaît au décès. C'est réel, mais la mise en rente partielle et les options de réversion ou d'annuités garanties le corrigent. L'inflation non couverte ensuite, la vraie bonne objection en France, vue plus haut. Le risque de contrepartie aussi, même s'il est encadré : les assureurs sont supervisés et le fonds de garantie couvre 70 000 € par assuré et par compagnie, ce qui invite à diversifier les compagnies au-delà. Enfin l'irréversibilité, en cas de besoin soudain de capital pour la santé ou la dépendance, d'où la règle de ne jamais mettre le buffer en rente (Le matelas de liquidités : taille, coût, vrai rôle).

Les raisons comportementales, et coûteuses. Le cadrage « investissement », d'abord : on évalue la rente comme un placement au rendement médiocre, alors qu'on n'évalue pas ainsi son assurance habitation. L'illusion du point mort ensuite : « si je meurs à 79 ans, j'aurai perdu ». Oui, comme on « perd » sa prime incendie quand la maison ne brûle pas. C'est justement le scénario où l'on n'avait pas besoin d'argent. Et la surestimation de sa propre capacité à gérer un portefeuille à 88 ans (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur). La recherche sur le bien-être des retraités est sans ambiguïté. À richesse égale, les détenteurs de revenus garantis dépensent plus sereinement et se déclarent plus heureux. La rente achète aussi la permission de consommer, ce que ni un cône de richesse ni une règle de retrait ne procurent (Les dépenses réelles en retraite (retirement smile, Die With Zero)).

Quand, combien, comment : la doctrine pratique§

Quand. Pas avant 70 ans à taux d'intérêt ordinaires : les crédits de mortalité sont trop faibles avant, et le portefeuille fait mieux. La fenêtre 75-82 ans reste l'optimum classique pour la rente immédiate. Il existe une alternative plus fine, la rente différée. Achetée vers 65 ans, elle ne verse qu'à partir de 80-85 ans. C'est de l'assurance-longévité pure (longevity insurance) : on couvre seulement la queue de longévité, pour ~10-15 % du capital qu'exigerait la même couverture immédiate. Ce produit est rare en France, mais à surveiller.

La même famille d'idées donne les tontines modernes. Ce sont des pots communs de longévité où les parts des défunts reviennent aux survivants, sans assureur porteur du risque, donc sans ses chargements. La recherche actuarielle, Milevsky en tête, les étudie comme une alternative sérieuse aux rentes chargées. En France, l'ancêtre du genre existe toujours, avec les associations tontinières comme Le Conservateur, mais l'offre vraiment moderne reste anecdotique. Le concept mérite d'être connu, car il pourrait un jour combler le trou entre le portefeuille et la rente.

Combien. La formule safety-first est simple : rente et pension couvrent le plancher de dépenses (Combien il vous faut), pas un euro de plus. Le confort reste au portefeuille. Pour la plupart des plans français, la pension légale couvre déjà l'essentiel du plancher à 67 ans. La rente privée ne comble alors que l'écart résiduel, souvent 0-20 % du capital. La mise en rente massive à l'américaine n'a donc pas d'objet ici, et c'est une chance.

Comment le tester : en simulation. Tous les simulateurs ne savent pas modéliser une rente. Celui qu'il vous faut doit convertir une fraction choisie du capital, à une date choisie, en un revenu versé à vie, puis ajouter ce revenu aux pensions pour tout le reste du plan. Le paramétrage honnête est prudent. On modélise une rente indexée sur l'inflation et à deux têtes, tarifée à un taux réel bas, de l'ordre de 1 %, et grevée d'un chargement d'environ 10 %. Un outil qui tarife la rente au rendement espéré des actions fabrique un produit qui n'existe pas, et rend la mise en rente gratuite. Vient ensuite le comportement qui déroute. La ruine affichée peut monter quand on passe en rente. C'est normal, et instructif. La « ruine » mesure l'échec à financer le besoin total. En convertissant des actifs de croissance en plancher garanti, on réduit l'espérance du portefeuille, si bien que la ruine du besoin total peut augmenter. Mais on transforme surtout la nature des échecs. Les pires scénarios de fin de vie, celui où l'on est vivant et ruiné à 92 ans, s'améliorent, car le plancher, lui, est éternel. Lisez donc la mise en rente sur deux sorties, la ruine croisée avec la mortalité année par année (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans) et la décomposition du financement de votre niveau de vie, où la part des revenus à vie monte. Jamais sur le seul chiffre de ruine (La probabilité de ruine : la lire, la choisir, ne pas la subir).

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§