Les échelles d'obligations (et l'échelle de linkers)

Il existe deux façons de détenir des obligations. Tout ce livre, jusqu'ici, a surtout parlé de la première, le fonds à duration constante (Les obligations en retrait : types, durée, rôle exact). C'est la poche permanente qui amortit et se rééquilibre. La seconde est l'échelle. On détient une série d'obligations, chacune jusqu'à son échéance, un « barreau » par année de dépense à financer, 2027, 2028, 2029...

L'échelle n'est pas une variante technique du fonds. C'est un changement de paradigme. On ne gère plus un portefeuille contre un marché. On adosse des passifs datés à des flux contractuels. La retraite se traite alors en actuaire plutôt qu'en investisseur (Rentes et safety first : acheter un plancher, la même école safety-first, en version obligataire et réversible). Bien employée, l'échelle est l'outil le plus puissant du livre pour trois travaux précis, le pont vers la pension, le plancher des premières années et les grosses dépenses datées. Mal employée, c'est une collection de lignes illiquides qui rejoue en nominal la fausse sécurité que l'inflation dévore.

Cet article donne le principe et la propriété qui le distingue (pourquoi « détenu à terme » change réellement la nature du risque ici, alors que c'était une illusion pour la poche permanente). Il déroule ensuite les trois cas d'usage avec leur construction, la version indexée (l'échelle de linkers, l'objet le plus proche d'une « retraite garantie » qui existe), la pratique française avec ses contournements, et les pièges.

Les trois travaux de l'échelle§

Travail 1 : le pont vers la pension. Le cas d'usage FIRE par excellence, déjà rencontré (VPW, le retrait à pourcentage variable des Bogleheads, Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans). Entre le départ et la liquidation des pensions s'étend une phase à découvert de 10-20 ans où le portefeuille finance tout. La fraction plancher de ces années est un passif daté, connu, non négociable, le candidat parfait à l'adossement. La construction est simple, un barreau par année (le montant du plancher non couvert), de l'année 1 à l'année de liquidation. Le reste du patrimoine, déchargé du plancher, porte le confort et le long terme avec une liberté retrouvée (L'allocation actions/obligations en retrait, la couverture du plancher libère vers le haut du plateau).

Travail 2 : le plancher des premières années (la fenêtre fragile). C'est une version plus courte du même geste. On adosse 5-8 ans de plancher au moment du départ, précisément les années où le risque de séquence est maximal (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). C'est le deuxième bucket de la stratégie des buckets, en version contractuelle et sans ambiguïté (Les buckets : la stratégie des seaux, promesse et critique). Et contrairement au matelas cash (Le matelas de liquidités : taille, coût, vrai rôle), les barreaux à 3-8 ans sont rémunérés au taux du marché. L'échelle courte est un buffer qui ne paie presque pas de coût d'opportunité.

Travail 3 : les dépenses datées. Les études des enfants (2031-2036), le solde d'un crédit, des travaux programmés. Tout passif daté et chiffrable s'adosse à un barreau, sort du portefeuille risqué, et cesse de polluer le dimensionnement du plan (Combien il vous faut).

Ce que l'échelle ne fait pas. Elle ne remplace pas la poche obligataire permanente du portefeuille (l'amortisseur rééquilibré, c'est le travail du fonds). Elle ne couvre pas non plus le très long terme ouvert. On n'échelonne pas 40 ans, car les barreaux lointains coûtent cher face à une inflation incertaine, et la longévité reste ouverte. Au-delà de l'échelle, les bons outils sont le portefeuille et, en fin de vie, la rente (Rentes et safety first : acheter un plancher).

Nominal ou indexé : la question qui décide de tout§

Un barreau nominal de 40 000 € en 2038 financera 40 000 € de 2038, soit ~30 000 € d'aujourd'hui à 2,5 % d'inflation. Sur les barreaux au-delà de 5-7 ans, la « garantie » nominale est une garantie de pouvoir d'achat décroissant, la fausse sécurité classique (Inflation et taux de retrait : le lien exact). Trois réponses, par ordre de propreté.

La doctrine qui en sort est simple. Courte, la nominale est acceptable. Longue, c'est indexé ou rien. Elle n'est pas neuve. Zvi Bodie et Michael Clowes en avaient fait le cœur de Worry-Free Investing (2003), un livre entier consacré à bâtir le financement de la retraite sur des obligations indexées plutôt que sur des actions.

La pratique française : les contournements du guichet absent§

Le particulier américain construit son échelle TIPS en ligne en une heure. Le Français, lui, compose avec la boîte à outils ci-dessous, dans son état de 2026. L'OAT nominale en direct y est praticable, l'OAT€i beaucoup moins (Les obligations indexées sur l'inflation), et la ligne vide dit le reste.

VéhiculeHorizon utileIndexéFraisAccès
Fonds eurosAnnées 1-2NonPris avant le taux serviToute assurance-vie
Fonds à échéance ÉtatJusqu'à 2030Non0,1 à 0,2 %CTO, tout courtier
Fonds à échéance IGJusqu'à 2036Non0,1 à 0,2 %CTO, tout courtier
OAT en directToutes maturitésNonCourtage et spread OTCQuelques courtiers
ETF linkers courts roulés5 ans et plus, approchéOui~0,1 %CTO, tout courtier
OAT€i en directToutes maturitésOuiCourtage et spread largeTrès difficile
Fonds à échéance indexé euroOuiN'existe pas

Les fonds à échéance, la brique qui a tout changé. Ce sont des ETF qui détiennent un panier d'obligations échéant toutes la même année, puis se liquident. C'est le barreau prêt-à-l'emploi, et c'est lui qui a rendu l'échelle praticable en Europe. Deux contrôles complètent la ligne du tableau, la qualité du panier (préférer État ou IG large) et l'année exacte de liquidation. Faute de version indexée en euro, on approche le résultat avec des ETF linkers courts roulés et des barreaux nominaux gonflés. C'est le chaînon manquant de l'échelle française, et il faut suivre l'offre.

Le fonds euros en barreau court. Pour les années 1-2, le fonds euros fait un barreau parfait (garanti, liquide, rémunéré). L'échelle française type commence souvent par lui (Le matelas de liquidités : taille, coût, vrai rôle).

Dans un simulateur. L'échelle se modélise par équivalence. Le pont de pension adossé se représente en retirant du capital simulé le coût de l'échelle, puis en entrant le plancher couvert comme revenu (Utiliser le simulateur FIRE de pofo, les curseurs side income/pension font l'affaire pour la structure). La ruine restante est alors celle du confort seul. C'est tout l'intérêt, et l'exemple de Les obligations indexées sur l'inflation l'a chiffré.

L'ÉCHELLE OBLIGATAIRELe passif année par année, et qui le paieClaire et Idris : 45 k€ de plancher, 58 k€ de confort, les pensions dans 13 ans4513451345134513451345132731273127312731273127312731243458 k€confort45 k€plancher0100 % du plancher adossé60 % du plancher adosséportefeuillede confortnon garanti24 k€/an20262027202820292030203120322033203420352036203720382039fonds eurosgarantis, liquidesfonds à échéanceÉtat ou IG, 2028-2033ETF linkers courts roulésindexés sur les prixles pensionsle relaisBesoins et barreaux en euros d'aujourd'hui ; à l'achat, les barreaux nominaux sont gonflés de 2,5 %/an et les linkers sont indexés.
Le passif de Claire et Idris, année par année. Le besoin annuel ne bouge pas en euros d'aujourd'hui (45 k€ de plancher, 58 k€ de confort) ; ce qui change, c'est le payeur. Les barreaux couvrent 100 % du plancher les six premières années, 60 % ensuite, et les pensions prennent le relais à l'année 14. Le portefeuille de confort ne porte plus que le complément, 13 k€ par an d'abord, 31 k€ ensuite, soit 22,7 k€ en moyenne sur les treize ans : les ~1,8 % des 1,27 M€ restants.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§