Le pourcentage fixe du portefeuille : increvable mais inconfortable

Chaque année, retirez 4 % du portefeuille tel qu'il est, et non d'un montant historique indexé. Voilà le pourcentage fixe. C'est la stratégie la plus simple après celle de Bengen, et son miroir exact sur le triangle impossible (Panorama des stratégies de retrait : la carte avant le territoire). Elle offre la propriété la plus rassurante de toute la décumulation, l'impossibilité mathématique de la ruine. Mais elle la vend au prix le plus visible : votre train de vie suit directement les marchés.

Cet article la démonte pièce par pièce. Pourquoi elle ne peut pas ruiner, et pourquoi cette garantie vaut moins qu'il n'y paraît. La vraie nature de son risque, la « ruine de train de vie » que les tableaux de succès ne montrent jamais. Le choix du pourcentage. Les techniques de lissage que les fondations universitaires affinent depuis cinquante ans pour la rendre vivable, dont la règle de Yale, transposable telle quelle à un particulier. Pour qui elle est vraiment adaptée, enfin, et quelle place lui donner dans un plan. Elle mérite l'examen. Dominée à l'état pur, elle reste l'ingrédient de base de la moitié des règles modernes : VPW, le retrait à pourcentage variable des Bogleheads, Le retrait par amortissement (ABW/TPAW) : l'approche actuarielle et Plancher-plafond et règles Vanguard : la flexibilité bornée en descendent toutes.

Pourquoi elle ne peut pas ruiner, et ce que ça vaut vraiment§

La preuve tient en une ligne. Après retrait et rendement r, le portefeuille vaut P × (1 − w) × (1 + r), un produit de facteurs strictement positifs, donc jamais nul. L'intuition économique est plus parlante : la règle vend toujours une fraction, jamais un montant. Quand le portefeuille fond de moitié, le prélèvement fond de moitié aussi, et la pression sur le capital reste constante. Le mécanisme de ciseaux qui tue la règle fixe, ce retrait qui monte pendant que le portefeuille baisse (Le retrait fixe indexé (Bengen) : le classique de référence), est ainsi désamorcé à la racine.

Mais que vaut cette garantie ? Regardons ce qu'elle assure exactement : que le portefeuille reste positif. Elle ne garantit pas son niveau. Il peut rester sous 30 % de sa valeur initiale réelle pendant une décennie. Le millésime 1966, sous pourcentage fixe, voit le revenu réel fondre de moitié et y rester des années. Elle ne garantit surtout pas votre capacité à vivre du prélèvement. Un revenu de w × (presque rien) reste un revenu de presque rien. La ruine formelle laisse alors place à un appauvrissement continu et parfaitement légal. La littérature appelle cela la ruine de train de vie (« lifestyle ruin ») : le portefeuille survit, le plan de vie meurt. Tout jugement honnête du pourcentage fixe porte donc sur la distribution du revenu servi, jamais sur le taux de succès, égal à 100 % par définition et parfaitement creux. C'est le critère n° 3 de la grille de notation (Panorama des stratégies de retrait : la carte avant le territoire). Un outil qui ne restitue qu'un taux de succès n'a rien à dire de cette famille de règles.

Il faut quand même créditer la règle de deux vertus réelles, derrière sa garantie. D'une part, elle est contracyclique côté portefeuille. Elle prélève peu au creux, ce qui protège la reprise, et beaucoup au sommet, ce qui écrème l'euphorie. C'est l'exact inverse du fixe indexé, et la raison profonde pour laquelle elle laisse le capital si robuste. Voilà une vraie qualité anti-séquence (Le risque de séquence : le vrai ennemi du retraité). D'autre part, elle s'auto-corrige face aux erreurs d'hypothèses. Si les rendements déçoivent durablement (Les rendements attendus prospectifs), le revenu s'ajuste en continu au monde réel, au lieu d'accumuler une dette silencieuse jusqu'à la falaise. Ces deux vertus forment l'héritage que toutes ses descendantes cherchent à conserver, en domestiquant sa volatilité.

Le vrai risque, chiffré : votre revenu a la volatilité de votre portefeuille§

Le revenu vaut w × portefeuille, donc sa volatilité est celle du portefeuille. Une volatilité de 11 % donne un train de vie qui bouge de ±11 % les années ordinaires, et qui suit les drawdowns dans toute leur profondeur. Voici les ordres de grandeur à intérioriser, pour un 60/40 mondial :

ÉpisodeDrawdown réelVotre revenu
Correction ordinaire (tous les 2-3 ans)−10 à −15 %−10 à −15 % pendant 1-2 ans
Krach type 2008−30 à −35 %−30 % pendant 2-4 ans
Régime hostile type 1966-1981−40 à −50 % au pire, une décennie sous l'eaurevenu réel amputé d'un tiers à la moitié pendant ~10 ans

La dernière ligne pose la vraie question d'admissibilité : pouvez-vous, structurellement, vivre dix ans à 55-65 % de votre confort ? Pour un ménage dont le plancher est à 90 % du confort (Combien il vous faut), la réponse est non. Le pourcentage fixe pur est alors inadmissible, quel que soit son taux de succès. Pour un ménage dont la pension couvre déjà le plancher, et dont le portefeuille ne finance que le surplus (Pensions et revenus complémentaires dans le plan), la réponse peut être oui. La règle devient soudain très séduisante. C'est le profil type de la phase adossée d'un plan FIRE (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans).

Notez aussi le renversement psychologique. Sous Bengen, l'angoisse porte sur un événement lointain et binaire, la falaise. Sous pourcentage fixe, elle porte sur le prochain relevé et sur le revenu de l'année à venir. Ces deux stress ne conviennent pas aux mêmes personnes (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur), et aucun n'est objectivement moindre.

Le lissage : cinquante ans d'ingénierie des fondations§

Le pourcentage fixe a un utilisateur institutionnel historique : les fondations et les fonds de dotation universitaires. Ils doivent par nature durer perpétuellement, donc ne jamais se ruiner, tout en finançant des budgets stables, donc en lissant. Leur demi-siècle d'expérience a produit des techniques directement transposables. C'est le chaînon manquant entre le pourcentage fixe brut et les règles modernes.

La moyenne mobile. C'est la version la plus simple. On prélève w × la moyenne du portefeuille sur les 12 derniers trimestres, au lieu du dernier point. Un krach de 30 % ne se répercute plus qu'en trois ans d'à-coups de ~10 %. La volatilité du revenu est ainsi divisée, grossièrement, par la racine de la fenêtre de lissage. Le prix ? Le prélèvement « en retard » mord un peu plus le capital au creux, puisqu'on prélève sur une moyenne encore haute. Cela laisse une toute petite probabilité de trajectoires très dégradées. Le lissage revend une miette de la garantie contre beaucoup de confort.

La règle de Yale (Tobin). C'est le standard des grandes dotations, d'une élégance remarquable. Le retrait vaut 70 % × (retrait de l'an dernier, indexé sur l'inflation) + 30 % × (w × portefeuille courant). C'est un lissage exponentiel : chaque année, le revenu ne fait que 30 % du chemin vers sa cible proportionnelle. Les propriétés sont exactement l'hybride recherché. À court terme, le revenu a l'inertie du fixe indexé, avec ses 70 % de mémoire. À long terme, il retrouve la vérité du pourcentage fixe, car il converge vers w × portefeuille en 4-5 ans. Un krach de 30 % ne coupe le revenu que de ~9 % la première année, et de ~16 % cumulés la deuxième. La pente est vivable, et la direction honnête.

Le corridor. Troisième école : on prélève w × portefeuille, mais on borne la variation annuelle du revenu. Pas plus de +5 %, pas moins de −2,5 % en réel d'une année sur l'autre. C'est exactement la règle « dynamic spending » de Vanguard, à laquelle ce livre consacre un article (Plancher-plafond et règles Vanguard : la flexibilité bornée). Le corridor réintroduit une ruine possible, car la descente plafonnée peut ne pas suivre un effondrement. C'est un choix assumé, un point intermédiaire de la frontière.

LE LISSAGE DU POURCENTAGELe même krach, trois façons de le transmettre au ménage1,4 M€, w = 4 %, à travers les rendements réels du 60/40 de 1973 à 1984 ; revenu servi, k€pointillé : les 45 k€ sous lesquels le ménage entame son incompressible304050corridor borné42,4règle de Yale32,2pourcentage brut35,856,0 au départ197319751977197919811983années passées sous 45 k€, une case par ancorridor3 / 12Yale9 / 12brut10 / 12Le confort du corridor se paie sur le capital : fin 1984 il reste 715 k€ contre 908 au brut. Il a emprunté à sa propre suite.
Le même portefeuille, le même krach, trois façons de le faire arriver au ménage. Le pourcentage brut transmet le choc intégralement, en deux ans. La règle de Yale l'étale sur cinq. Le corridor, lui, refuse presque de bouger, et il faut regarder la dernière ligne pour comprendre ce qu'il fait vraiment : il finance sa douceur en puisant dans le capital, donc il emprunte au ménage de la décennie suivante. Aucune des trois n'a supprimé le choc, elles ont seulement choisi qui le paie et quand.

Ces trois techniques racontent la même leçon : le pourcentage fixe brut n'est pas une règle terminale, mais une matière première. Lissée par moyenne, par mémoire ou par corridor, elle donne les règles du milieu de la frontière. Croisée avec l'horizon restant, elle donne la famille actuarielle (VPW, le retrait à pourcentage variable des Bogleheads, Le retrait par amortissement (ABW/TPAW) : l'approche actuarielle).

CHOISIR LE POURCENTAGELa borne géométrique : au-delà, le revenu s'érode pour toujours1 M€, rendement réel géométrique de 4 %/an, revenu servi en k€, sans aléa20304050600102030années de retraitew = 3 %39,0w = 4 %w = 5 %w = 6 %30,422 ansLa bascule est à w = g / (1 + g), soit 3,8 % ici.En dessous, le portefeuille croît plus vite qu'on ne le ponctionne et le revenu monte doucement.Au-dessus, chaque année prélève plus que la croissance : le 6 % part au double du 3 % et finit en dessous.
Sans aucun aléa, en supposant simplement le rendement géométrique tenu, quatre taux et leur revenu servi sur trente ans. La bascule ne dépend que de deux nombres : tant que w reste sous g / (1 + g), le portefeuille repousse plus vite qu'on ne le ponctionne et le revenu monte doucement. Au-dessus, il s'érode à jamais. Le 6 % part au double du 3 % et passe dessous à vingt-deux ans, ce qui est exactement la durée d'une retraite ordinaire.

Pour qui, et comment la piloter§

Les bons profils. Le pourcentage fixe, une fois lissé, convient à trois situations. La première : un plancher couvert par ailleurs, par une pension ou une rente, le portefeuille ne finançant que le compressible. C'est le profil de la retraite française installée. La deuxième : des budgets naturellement élastiques, à dépenses discrétionnaires dominantes, avec une vraie capacité à voyager moins les mauvaises années (La flexibilité : mythe et réalité). La troisième : un objectif perpétuel, transmettre un capital réel intact, dans la logique d'une dotation (Succession et transmission). La règle est en revanche contre-indiquée en phase à découvert d'un FIRE tendu, quand un plancher élevé est financé à 100 % par le portefeuille. C'est là que sa ruine de train de vie mord exactement comme la vraie.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§