Les dépenses réelles en retraite (retirement smile, Die With Zero)
Toute la mécanique du livre suppose un besoin annuel. Reste à savoir ce que les dépenses font vraiment sur quarante ans. La réponse des données est sans appel. Elles ne sont pas plates. Les retraités réels dépensent beaucoup au début (les années « go-go », voyages, projets, la santé qui permet tout). Puis de moins en moins pendant vingt ans, car le rythme ralentit bien avant le corps. Puis de nouveau davantage à la fin, avec la santé et la dépendance. C'est la courbe en « sourire » documentée par David Blanchett. Un plan qui indexe un besoin constant sur quarante ans se trompe donc deux fois. Il sous-finance le début, les seules années où certaines dépenses sont possibles. Et il sur-finance le milieu.
Ce chapitre déroule le dossier. D'abord les données, à savoir le sourire, sa pente et le débat honnête sur sa cause. Ensuite la remontée finale et son provisionnement, déjà traité côté dépendance (Santé et protection sociale du rentier) et repris ici côté budget. Puis la doctrine « Die With Zero » de Bill Perkins, où les expériences sont datées (le ski se fait à 55 ans, pas à 80), la version raisonnable d'un livre souvent caricaturé. Vient la conséquence pour un FIRE précoce, la dépense volontairement chargée sur le début (front-loading) des années 45-65. Puis la modélisation du profil de dépenses, avec sa dérive annuelle, sa forme en sourire et la pente de l'ABW. Enfin l'ingénierie de budget qui va avec, car dépenser bien est une compétence, la dernière du livre et pas la moindre (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur).
Le sourire : les données, et le débat sur la cause§
La courbe est robuste, car elle survit aux contrôles de revenu, de cohorte et de pays. Son interprétation, elle, fait débat, et ce débat compte pour le plan. Première lecture, la préférence. On dépense moins parce qu'on veut moins (le rythme, la satiété des possessions, le confort du connu). Le déclin est alors un fait de nature, à intégrer au plan, et le besoin constant sur-provisionne. Deuxième lecture, la contrainte. Une partie du déclin observé est subie, par des retraités qui se serrent la ceinture par peur de manquer (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur) ou par revenus insuffisants, la sous-consommation documentée. Extrapoler ce déclin-là, c'est planifier la privation des autres. La synthèse praticienne, celle de Blanchett lui-même, retient que les deux sont vraies. Le déclin de préférence est réel, mais plus doux que le déclin observé. D'où une modélisation prudente. On applique une pente de −0,5 à −1 %/an réel sur les seules dépenses discrétionnaires (le plancher, lui, ne décline pas, la santé le fait même dériver en sens inverse, Suivre l'inflation : les indices, et la vôtre). Deux réglages suffisent à porter cela dans un plan chiffré. Une dérive annuelle des dépenses réelles, positive ou négative, qui fixe la pente nette du besoin. Et un profil en sourire, qui module ce besoin par âge selon la forme de Blanchett. Les simulateurs complets proposent les deux ; à défaut, un budget à étages datés fait le même travail à la main.
Voyons la remontée finale côté budget. La queue du sourire fusionne deux choses déjà traitées. D'un côté la dérive santé continue (Santé et protection sociale du rentier, mutuelle, restes à charge). De l'autre, l'éventuel choc de dépendance, 40 à 48 k€/an de reste à charge en établissement non habilité à l'aide sociale, avec une chance sur deux qu'un membre du couple soit touché à 85 ans. La doctrine du livre les sépare. La dérive santé, elle, s'inscrit dans le budget courant, année après année. Le choc, lui, part dans une provision dédiée (la résidence, la tranche du grand âge). Jamais les deux confondus, car provisionner le choc en dépenses courantes sur-dimensionne tout le plan pour un événement seulement possible.
Die With Zero : la version raisonnable§
Le livre de Bill Perkins (2020) a durci le débat avec une thèse simple. Mourir riche est un échec de planification, car l'argent non dépensé est de la vie non vécue ou de la générosité différée jusqu'à l'inutilité. Deux outils conceptuels valent mieux que sa provocation de titre. Le premier, les « time buckets ». Les expériences sont datées, car chaque envie a une fenêtre physiologique (le trek à 50 ans, la moto à 55, les voyages lointains avant 75). La statistique d'espérance de vie en bonne santé, ~64-65 ans, revient ici (Le syndrome de l'année de plus). La liste d'envies se date donc. Et ce qui est daté « avant 60 ans » se finance maintenant, pas « un jour », car le report perpétuel est une annulation déguisée. Le second outil, le « memory dividend ». Une expérience précoce paie des dividendes de mémoire toute la vie (le voyage de 50 ans se re-savoure pendant trente ans, celui de 80 ans, beaucoup moins). L'actualisation joue donc pour les dépenses précoces, l'exact symétrique du raisonnement d'épargne.
La version raisonnable pose trois garde-fous, car le titre pris au pied de la lettre contredit ce livre. D'abord, le zéro visé n'est pas zéro. La queue de longévité et la dépendance exigent leur provision. La version opérationnelle est l'ABW à legs et horizon prudents (Le retrait par amortissement (ABW/TPAW) : l'approche actuarielle), qui « meurt » précisément à la provision choisie, pas à zéro. Ensuite, la générosité du vivant remplace avantageusement le legs accidentel (Succession et transmission), car transmettre à un héritier de 30 ans vaut mieux qu'à 60, fiscalement et humainement. Enfin, la thèse s'applique à l'excédent au-dessus d'un plan sûr. Perkins parle aux sur-épargnants, la majorité des lecteurs de ce genre de livre (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur). Le plan tendu n'y trouvera pas une absolution (La flexibilité : mythe et réalité).
L'ingénierie de budget : dépenser bien§
La compétence finale tient en quatre pratiques. La première, le budget à étages temporels. Un plancher (constant, avec dérive santé), un confort (le sourire s'y applique) et une enveloppe active datée (front-loadée, coupable en premier), soit trois lignes du gabarit (Construire son plan pas à pas). La deuxième, les grosses dépenses planifiées, la voiture, les travaux, les fêtes familiales. On les date et on les provisionne (l'échelle pour les datées lointaines, Les échelles d'obligations (et l'échelle de linkers)) plutôt que de les subir en à-coups qui affolent les voyants. Les dépenses se jugent en moyenne, encore faut-il que les bosses soient prévues (Quand s'inquiéter, quand laisser courir). La troisième, la recherche sur le bonheur d'achat, en une ligne utile. Les expériences battent les possessions, car l'adaptation hédonique épargne les souvenirs (Sens, identité, structure : la vie après le travail). L'achat de temps bat presque tout, déléguer ce qu'on déteste. Et la générosité rend plus que son coût. Le budget plaisir obligatoire (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur) s'alloue avec ces trois biais-là. La quatrième, le suivi léger. Les dépenses se constatent à la revue (La revue annuelle : la check-list du rentier). Le rentier qui pointe chaque ticket est passé à côté du projet. L'agrégateur et la moyenne annuelle suffisent, car le budget est un instrument de liberté, pas de surveillance.
L'essentiel à retenir§
- Les dépenses réelles font un sourire, −1 à −2 %/an réels de 65 à 85 ans, avec une remontée finale (santé, dépendance). Le besoin constant sur-provisionne de 10-20 % en valeur actualisée. Modélisez la pente, prudente, −0,5 à −1 % sur le discrétionnaire seulement, le plancher dérivant en sens inverse. Deux réglages y suffisent, une dérive annuelle et un profil en sourire.
- La remontée finale se scinde. La dérive santé va dans le budget, le choc de dépendance dans une provision dédiée (la résidence). Jamais les deux en dépenses courantes.
- Die With Zero, version raisonnable. Les expériences sont datées (time buckets, ce qui est « avant 60 ans » se finance maintenant), le dividende de mémoire actualise pour le précoce, la générosité du vivant bat le legs accidentel. Et la thèse s'applique à l'excédent d'un plan sûr, jamais comme absolution d'un plan tendu.
- Le FIRE précoce vit le conflit central, où les go-go years sont aussi la fenêtre fragile. La résolution est le budget à étages temporels, avec une enveloppe active datée, front-loadée et coupable en premier si rouge.
- Dépenser bien est une compétence. Expériences plutôt que possessions, temps acheté, générosité, grosses dépenses datées et provisionnées, suivi léger. Le budget est un instrument de liberté.
Pour aller plus loin§
- David Blanchett, « Estimating the True Cost of Retirement » (2013) : le sourire, source primaire.
- Bill Perkins, Die With Zero (2020) : les time buckets et le memory dividend, à lire avec les garde-fous ci-dessus. La critique d'ERN (volet 60) en contrepoids (La série Safe Withdrawal Rate d'ERN : guide de lecture).
- Dunn & Norton, Happy Money : la recherche sur le bonheur d'achat, condensée.
- Dans ce livre : La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur (oser dépenser), Santé et protection sociale du rentier (la remontée et sa provision), Le syndrome de l'année de plus (les années datées, versant travail), Succession et transmission (donner du vivant).