Hyperinflations et scénarios extrêmes

Il reste à traiter la queue de la queue. Ce sont les scénarios où ce n'est plus le portefeuille qui casse, mais le cadre lui-même : hyperinflation, destruction monétaire, contrôle des capitaux, confiscation, guerre. Ce chapitre est délicat à écrire, pour deux raisons opposées. Ces scénarios sont réels. L'histoire du XXe siècle en déborde, la France comprise (L'inflation sur les dernières décennies : ce que 1914-2025 enseigne). Mais ils sont rares. Et la littérature sur le sujet oscille entre deux excès. D'un côté le déni (« impossible chez nous », ce que disaient déjà les rentiers de 1913). De l'autre l'industrie de la peur, qui vend de l'or, des bunkers et des newsletters.

Ce livre adopte la position d'un assureur. On nomme les scénarios, on regarde ce qui a historiquement survécu à chacun, et on constate une chose. La couverture utile est structurelle, bon marché et déjà largement en place dans un plan bien construit (diversification internationale, une dose d'or physique, des enveloppes réparties). Reste à refuser le piège symétrique du prepper, qui sur-assure la queue lointaine en sous-assurant les risques ordinaires qui, eux, arrivent (Les dix erreurs qui ruinent un plan FIRE). À la sortie, une check-list de couverture des extrêmes qui tient en cinq lignes, et la permission de passer à autre chose.

L'hyperinflation : ce que c'est, où et pourquoi§

La définition et les cas. L'hyperinflation au sens strict (la convention de Cagan, plus de 50 % par mois) est un phénomène de destruction totale. On y range Weimar 1923 (les prix doublent tous les quatre jours au pic), la Hongrie 1946 (le record absolu), la Yougoslavie 1994, le Zimbabwe 2008 et le Venezuela 2016-2019. En dessous, les inflations très hautes (20-100 % par an) sont plus fréquentes et plus pertinentes pour nous. Pensez à l'Argentine chronique, à la Turquie des années 1990 et 2020, à Israël avant 1985. Et, ne l'oublions jamais, à la France de 1945-1948 (~50 %/an). La catégorie n'est pas exotique.

Le mécanisme, toujours le même. L'hyperinflation n'est pas une inflation qui s'emballe toute seule. C'est un phénomène fiscal. Un État qui ne peut plus ni taxer ni emprunter finit par payer ses dépenses en créant de la monnaie (la « dominance fiscale »). La spirale s'enclenche quand la population cesse de vouloir détenir cette monnaie. La vélocité explose alors, chacun dépense ses billets le jour même. Pour un pays développé, à banque centrale indépendante et encore capable d'emprunter, la probabilité est donc très basse. Non par vertu morale, mais parce que le mécanisme exige une conjonction : faillite fiscale, monétisation, perte de confiance. La zone euro appelle une honnêteté supplémentaire. Sa protection (la BCE, l'interdiction de la monétisation nationale) a pour contrepartie son propre risque de queue, la redénomination. Un pays sort de l'euro, et les avoirs qui y sont logés sont convertis de force en une monnaie nouvelle et faible. Ce scénario a été évoqué sérieusement en 2011-2012 pour la Grèce. Il est improbable, non nul, et différent de l'hyperinflation classique.

Ce qui survit, ce qui meurt : le bilan des cas historiques. Meurent intégralement le cash, les obligations, les livrets, les rentes et l'assurance-vie libellés en monnaie détruite. Le contrat paie, mais en confettis. Les rentiers allemands de 1923 ont touché leurs rentes jusqu'au bout, en milliards sans valeur, la limite absolue de tout adossement domestique (Rentes et safety first : acheter un plancher, Les obligations indexées sur l'inflation). Même les linkers ne valent que ce que vaut l'État qui les indexe. Survivent, partiellement ou pleinement, quatre familles d'actifs. Les actifs étrangers en monnaie étrangère d'abord, le vrai refuge, ce patrimoine qui n'est ni dans la juridiction ni dans la monnaie du naufrage. L'or et les devises fortes en détention directe ensuite, les moyens d'échange de la traversée. Les actions domestiques d'entreprises réelles aussi, qui survivent mieux que les créances (les usines existent toujours, mais amochées, entre contrôles, taxations et dilutions ; l'action allemande de 1923 a préservé une fraction, pas la valeur). L'immobilier enfin, car la pierre reste, quand les loyers, souvent bloqués, ne suivent pas les prix (L'inflation sur les dernières décennies : ce que 1914-2025 enseigne).

HYPERINFLATIONWeimar en termes réels : la créance à zéro, l'action seulement amochéecapital réel restant pour 100 placés fin 1913, échelle log1922-1924mesure non fiable110100capital intact1913191519171919192119231925l'obligation d'État atteint zéroen 1923, et n'en revient pas171925Actions allemandes40 en 1926Le rentier obligataire est ruiné, l'actionnaire a perdu plus de 80 % et lui survit.Rendements réels annuels allemands du panel Jorda-Schularick-Taylor (R6), capitalisés depuis fin 1913.
Le capital réel restant, pour 100 placés fin 1913, d'un actionnaire allemand et d'un porteur d'emprunts d'État allemands, d'après les séries allemandes du panel Jorda-Schularick-Taylor (R6), en échelle logarithmique. Les marques de 1922 à 1924 sont grisées, car plus rien ne se mesure honnêtement dans une monnaie qui perd un ordre de grandeur par mois ; ce sont les deux points d'arrivée qui parlent.

Les autres extrêmes, plus vite§

Le contrôle des capitaux et la confiscation partielle. Ils sont historiquement plus fréquents que l'hyperinflation, y compris dans les pays développés. Souvenez-vous de l'interdiction de détention d'or aux États-Unis (1933-1974 !), du contrôle des changes français (jusqu'en 1989, le carnet de change !), de Chypre 2013 (la ponction des dépôts) et de la Grèce 2015 (les retraits plafonnés à 60 €/jour). La leçon est commune. En crise aiguë, l'État ferme d'abord ce qui est facile à fermer, les dépôts domestiques et les mouvements de capitaux. La défense est la même que plus haut, la répartition préalable (juridictions, établissements, natures d'actifs). Une fois la crise déclenchée, il est trop tard par construction.

La guerre sur le sol. C'est le scénario qui domine les échecs du broad-sample (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial). Et celui où, soyons honnêtes, le portefeuille devient un problème de second ordre. Pour la part patrimoniale, l'histoire retient une chose. Les actifs étrangers et la mobilité ont sauvé ce qui pouvait l'être. Tout le reste a dépendu de l'issue.

La saisie réglementaire douce. C'est la version moderne et probable des extrêmes. Pas de confiscation brutale, mais une taxation exceptionnelle du capital, un emprunt forcé, une sur-fiscalisation des « rentiers » (La taxe PUMa : le piège du rentier français en est l'avant-goût ordinaire). La défense n'est pas l'évasion, illégale et ruineuse. C'est la diversification des enveloppes et des statuts (PEA, assurance-vie, CTO : les enveloppes du rentier français), la veille (La revue annuelle : la check-list du rentier) et l'acceptation. Ce risque-là fait partie du contrat social. Il se budgète (la décote de prudence sur les taux nets) plus qu'il ne s'esquive.

La couverture structurelle : ce qu'un plan bien construit a déjà§

Faisons le bilan de la couverture, car la bonne nouvelle de ce chapitre est là. Le plan construit par ce livre couvre déjà l'essentiel des extrêmes, par des dispositions prises pour d'autres raisons :

On peut y ajouter quelques dispositions, pour les patrimoines importants ou les tempéraments prudents, par ordre de coût croissant. Un compte-titres dans une deuxième juridiction européenne, pour diversifier le dépositaire et le droit, au prix d'un peu de paperasse. Une poche de devises fortes hors euro, déjà présente de fait via les actions non couvertes. Et pour les cas très patrimoniaux, les structurations internationales, hors du périmètre de ce livre comme de la plupart des besoins.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§