La règle des 4 % en dix minutes

C'est la règle la plus célèbre de toute la finance personnelle : retirez 4 % de votre capital la première année de retraite, réindexez ce montant sur l'inflation chaque année, et votre portefeuille tiendra 30 ans. Elle est si célèbre qu'on l'appelle « la règle », tout court.

Cette page explique exactement ce qu'elle dit (c'est plus subtil que la version de comptoir), d'où viennent ses chiffres, ce qu'elle suppose sans le dire, et pourquoi l'état de l'art la traite aujourd'hui comme un excellent point de départ et un mauvais point d'arrivée. À la fin, vous saurez l'utiliser pour ce qu'elle vaut : un ordre de grandeur, pas un plan. Et pour comprendre pourquoi, mathématiquement, ce chiffre-là tient et ce qui le ferait bouger, le calcul est démonté étage par étage dans Pourquoi 4 % ? L'anatomie mathématique de la règle.

La mécanique, pas à pas§

Prenons Camille, qui part en retraite avec 1 000 000 €, investis à 60 % en actions mondiales et à 40 % en obligations.

  1. Année 1 : elle retire 40 000 € (4 % de 1 000 000).
  2. Année 2 : l'inflation a été de 2,5 %. Elle retire 40 000 × 1,025 = 41 000 €. Peu importe que son portefeuille ait gagné 15 % ou perdu 20 % : le retrait est le même.
  3. Année 3 et suivantes : même logique, le retrait de l'an passé ajusté de l'inflation.

Trois propriétés découlent immédiatement de cette mécanique, et elles expliquent tout le reste du sujet.

Le pouvoir d'achat est constant. C'est la grande qualité de la règle : votre train de vie ne dépend jamais de l'humeur des marchés. C'est un contrat de rente que vous passez avec votre propre portefeuille.

Le taux de retrait effectif, lui, flotte. Si le portefeuille de Camille tombe à 700 000 € après un krach en année 2, ses 41 000 € représentent désormais 5,9 % du capital. La règle ne s'en soucie pas ; c'est précisément là que le risque se loge.

Le « 4 % » ne compte qu'une fois. Le taux ne s'applique qu'au capital initial, au jour du départ. D'où un paradoxe connu : deux voisins identiques, l'un parti en 2021 avec 1 M€ (retrait 40 k€), l'autre parti en 2022 après un krach avec 800 k€ (retrait 32 k€), retirent des montants différents alors que leur portefeuille vaut désormais à peu près la même chose. Ce paradoxe n'est pas un détail. Il révèle que la règle est une simplification d'un objet plus profond (le taux de retrait dépend des valorisations de départ, Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait).

LA RÈGLE DES 4 %Un retrait rigide, et les deux lectures qu'on en faitMillésime 1966, 60/40 américain réel, 1 M€ et un retrait initial de 4 % indexé sur l'inflationCe que voit le retraitéle virement annuel, en euros constants40 k€0le dernier virement tombe en 1994Ce que voit le planle même retrait, en % du capital restant0 %4 %8 %12 %16 %20 %le taux quitte l'échelle en 1989, passe 38 % en 1992,et il n'y a plus rien à retirer en 19944,0 %19668,2 %19751966197019751980198519901994Le virement ne bouge pas d'un euro pendant vingt-huit ans, et c'est bien ce qui rend la règle si difficile à quitter à temps.Tout est réel, inflation retirée. Le capital s'épuise dans la 29e année : 4 % dépassait ce que ce millésime pouvait porter.
Les deux propriétés ci-dessus, mises côte à côte sur le pire millésime connu. En haut, ce que voit le retraité : un virement qui ne bouge pas d'un euro constant pendant vingt-huit ans. En bas, ce que voit le plan : le même virement, rapporté au capital qui reste, passe de 4 % à plus de 8 % dès 1975 et ne redescend jamais. Aucune des deux lectures ne ment, et c'est bien le problème, car la première est la seule que le quotidien donne à voir.

D'où viennent les chiffres§

La règle a deux actes fondateurs, détaillés dans Bengen, l'étude Trinity et la naissance du taux de retrait sûr.

Bengen, 1994. William Bengen rejoue toutes les retraites américaines possibles depuis 1926 : départ en 1926, en 1927, en 1928... Pour chaque « millésime », il calcule combien d'années un portefeuille 50/50 actions et obligations d'État aurait tenu sous un retrait indexé donné. Résultat : le pire millésime de l'histoire (départ en 1966, à l'entrée de quinze ans de bourse étale et d'inflation forte) supportait un retrait initial de 4,15 % sur 30 ans. Bengen baptisera plus tard ce plancher SAFEMAX. Le chiffre rond « 4 % » vient de là. C'est le taux du pire cas historique américain, pas une moyenne : le millésime médian, lui, supporte près de 6 %.

SOIXANTE-SIX DÉPARTS EN RETRAITELe taux qui a tenu trente ans, millésime par millésimeRetrait initial maximal qu'un 50/50 américain aurait soutenu trente ans, en pouvoir d'achat constant66 millésimes, de 1926 à 1991, le dernier dont les trente années sont complètes4 %5 %6 %7 %8 %9 %10 %1930194019501960197019801990la règle4,0 %médiane5,9 %1982 · 10,2 %2,2 pointssous la règle : six départs, de 1964 à 19691966 · 3,67 %Le millésime médian aurait supporté 60 % de dépenses en plus que celui de 1966.6 millésimes sur 66 passent sous 4 %, et ce sont six départs consécutifs, de 1964 à 1969. Les 60 autres tiennent la règle.Panel Jorda-Schularick-Taylor, États-Unis : actions et obligations d'État domestiques, rendements réels annuels déflatés du CPI américain.50/50 rééquilibré chaque année, prélèvement en début d'année, ni frais ni impôt ; le capital a le droit de finir exactement à zéro.Bengen publie 4,15 % pour 1966. Sa reconstruction n'est pas celle-ci : obligations à moyen terme, autre indice d'actions, données mensuelles.L'ordre de grandeur tient, la décimale non. Le pire millésime, lui, est le même des deux côtés.
Chaque barre est un départ en retraite : le taux initial maximal qu'un 50/50 américain, réel et rééquilibré chaque année, aurait tenu trente ans (panel Jorda-Schularick-Taylor, rendements déflatés du CPI américain, millésimes 1926 à 1991). Le plancher tombe bien sur 1966, mais à 3,67 % ici : les 4,15 % de Bengen sortent de sa propre reconstruction, bâtie sur d'autres séries.

Trinity, 1998. Trois professeurs de la Trinity University (Cooley, Hubbard, Walz) transforment l'approche en grille de probabilités : pour chaque taux de retrait, allocation et horizon, quel pourcentage des fenêtres historiques a survécu ? La cellule restée célèbre : 4 %, portefeuille 50/50, 30 ans, 95 à 96 % de succès selon les mises à jour. C'est de cette étude que vient l'idée de « probabilité de succès » qui structure encore tous les simulateurs (La probabilité de ruine : la lire, la choisir, ne pas la subir).

Ce que la règle suppose sans le dire§

La force marketing du « 4 % » a fait oublier la liste, pourtant longue, de ses hypothèses. Chacune mérite d'être confrontée à votre situation.

Hypothèse impliciteLa réalité de votre plan
Horizon de 30 ansUn départ à 40 ans, c'est 45 à 55 ans (Horizon, espérance de vie et retraites de 50 ans)
Actions et obligations américaines, 1926-1995Le meilleur marché du siècle, sur son meilleur siècle (Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial)
Aucun fraisUn ETF coûte 0,1 à 0,4 %/an, un contrat d'assurance-vie parfois 1 % de plus (Construire en UCITS : le portefeuille de retrait de l'investisseur européen)
Aucun impôt sur les retraitsPFU, prélèvements sociaux, PUMa : comptez-les dans les dépenses (PFU, barème, abattements : l'imposition des retraits, La taxe PUMa : le piège du rentier français)
Dépenses parfaitement rigides, indexées inflationLes vraies dépenses varient, et c'est une marge exploitable (Les dépenses réelles en retraite (retirement smile, Die With Zero))
Aucun autre revenu, jamaisRetraite légale, activités, héritages existent (Pensions et revenus complémentaires dans le plan, FIRE et retraite légale : trimestres, AGIRC-ARRCO, décote)
Le retraité applique la règle mécaniquement 30 ansPersonne ne regarde son portefeuille fondre sans réagir (La psychologie du retrait : pourquoi dépenser est si dur)
Succès = il reste 1 € au dernier jourFinir à 82 ans avec 3 000 € n'est un « succès » que pour le simulateur

Aucune de ces hypothèses n'invalide la règle comme ordre de grandeur. Mais leur somme explique pourquoi le chiffre qui sort d'une analyse sérieuse de votre situation peut s'écarter de 4 % dans les deux sens, et de beaucoup.

Ce qu'en dit l'état de l'art§

Trente ans de recherche ont précisé le tableau. Les résultats convergent sur quatre points.

1. Pour 30 ans aux États-Unis, la règle a bien tenu. Y compris à travers 2000-2009, la pire décennie boursière moderne : le retraité de janvier 2000 (deux krachs de 50 % dans les dix premières années) était encore solvable en 2024 avec la règle des 4 %. Le cadre historique n'était pas absurde.

2. Pour un horizon long, 4 % est trop haut en régime rigide. C'est le résultat central de la série d'Early Retirement Now (La série Safe Withdrawal Rate d'ERN : guide de lecture) : sur 50 à 60 ans, le taux qui aurait survécu à tous les millésimes américains tombe vers 3,25 à 3,5 %. La probabilité d'échec du 4 % rigide sur 50 ans, mesurée sur l'histoire américaine, est de l'ordre de 10 à 20 % selon l'allocation, trop pour un plan de vie.

3. Hors des États-Unis, c'est pire. Sur l'échantillon mondial (le « broad sample » de 16 pays développés depuis 1870, Au-delà des États-Unis : Anarkulova, Cederburg et l'échantillon mondial), le taux « sûr » d'un portefeuille 60/40 domestique est nettement sous 4 %. La France, le Japon, l'Allemagne ou l'Italie du XXe siècle ont infligé aux rentiers des séquences que l'histoire américaine ne contient tout simplement pas. Un investisseur mondialisé d'aujourd'hui se situe quelque part entre ces deux mondes.

4. Les valorisations de départ déplacent le taux. Les pires millésimes ont tous démarré sur des marchés chers (CAPE élevé). Les règles modernes conditionnent donc le taux initial aux valorisations (Les valorisations (CAPE) et ce qu'elles disent du taux de retrait, Les règles CAPE : ajuster le retrait aux valorisations (ERN)). C'est l'une des améliorations les mieux établies.

Alors, la garder ou la jeter ?§

La garder, mais à sa place. La règle des 4 % excelle dans trois rôles et échoue dans un quatrième.

Excellente comme unité de mesure. « Cette dépense annuelle exige 25 fois son montant en capital » est le réflexe mental le plus utile du sujet. Une dépense récurrente de 100 €/mois « coûte » 30 000 à 40 000 € de capital : ce simple calcul change la façon dont on arbitre un abonnement, une voiture, un déménagement.

Excellente comme point de départ du dimensionnement. Viser 25 fois ses dépenses, puis affiner avec un vrai modèle (Utiliser le simulateur FIRE de pofo) et sa situation réelle. C'est la bonne séquence. L'erreur n'est pas de commencer par 4 %, c'est de s'y arrêter.

Excellente comme borne de récit. Quand un vendeur promet « 8 % de rente sans risque », la règle vous dit instantanément que c'est deux fois le taux que le meilleur marché de l'histoire a soutenu en rigide sur 30 ans. Réflexe salvateur.

Mauvaise comme stratégie de retrait effective. Personne ne devrait exécuter mécaniquement un retrait indexé aveugle pendant 40 ans. Non parce que la règle est fausse, mais parce qu'elle ignore l'information qui arrive : marchés, santé, dépenses réelles, valorisations. Toute la partie « stratégies de retrait » de ce livre (Panorama des stratégies de retrait : la carte avant le territoire) traite de ce qu'on met à la place : des règles qui écoutent le portefeuille (Guyton-Klinger : les guardrails historiques, grandeur et limites, Les guardrails modernes (Morningstar) : l'état de l'art, Le retrait par amortissement (ABW/TPAW) : l'approche actuarielle). À capital égal, elles financent davantage de dépenses, ou sécurisent bien mieux le même train de vie.

L'essentiel à retenir§


Pour aller plus loin§